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L’actualité éducative du N°478 de janvier 2010

L’éducation, arme géostratégique ?

Par Pascal Bouchard

Travailler ensemble pour réussir durablement : tel était le thème du premier Wise (World Innovation Summit for Education), initié par la Qatar Foundation sous le patronage de la sheikha Mozah Bint Nasser Al Missned, qui a réuni à Doha, au Qatar, du 16 au 18 novembre 2009 un millier de leadeurs d’opinion influents, de décideurs et d’universitaires venus de 120 pays. Pascal Bouchard, de ToutEduc, y était présent et nous en donne un écho.

L’éducation est devenue une arme géostratégique. C’est ce dont s’est rendu compte une petite dizaine de journalistes français (Le Monde, RFI, L’Étudiant, Marie-Claire, Le Figaro Madame, France 5 et ToutEduc) invités au Wise, le sommet mondial pour l’innovation en éducation, à Doha (Qatar). Cette première édition affichait clairement ses ambitions : réunir chaque année un millier de décisionnaires du monde entier pour réussir le « Davos de l’éducation ».
Mais peut-on comparer ? Le Davos de l’économie est une entreprise lucrative. Les « patrons » paient cher le privilège de côtoyer les hommes politiques les plus puissants de la planète et les meilleurs experts afin de saisir le contexte dans lequel ils évoluent. Ils peuvent ainsi mieux préparer l’avenir, déterminer des orientations stratégiques. Cela a-t-il un sens en éducation ? Certainement pas le même. La seule oratrice française était Claudie Haigneré. Quoi qu’on pense de son passage au ministère, ou de sa gestion de la Cité des sciences et de l’industrie, on ne pouvait attendre d’elle des révélations, des idées inédites. Même chose pour Gerhard Schröder, ou pour Irina Bokova, nouvelle directrice générale de l’Unesco. Certaines conférences étaient de très bon niveau. Pour n’en citer que deux, l’énergie de l’ancienne ministre de l’Éducation d’Afrique du Sud était impressionnante lorsqu’elle a plaidé pour une école de l’intégration (on parlerait chez nous de classes hétérogènes), et la qualité humaine du responsable de la réforme des écoles publiques de New York est indéniable : il estime que la puissance publique doit fixer des objectifs clairs à des établissements à qui elle fait ensuite confiance pour déterminer les moyens d’y parvenir. Cela suffit-il à justifier un sommet sur les bords du golfe Persique ?

Entre innovations pédagogiques et diner de gala

Le Wise récompensait aussi d’un prix de 20 000 $ chacune des innovations pédagogiques qu’il a primées. On en trouvera la liste sur le site www.wise-qatar.org. En voici une, au hasard. Dans la forêt colombienne, 20 000 écoles à classe unique ont opté pour le programme « Escula nueva » que l’on croirait écrit par Célestin Freinet : élèves réunis par petits groupes en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs compétences, apprentissage par les pairs, les enseignants devenant des « facilitateurs », implication des parents. Là encore, c’est très intéressant, mais cela justifie-t-il les millions de dollars dépensés ? Car nous étions tous invités : avion (en classe affaire), hôtels quatre ou cinq étoiles, diner de gala (que Carla Bruni-Sarkozy honorait de sa présence).
Sauf à supposer bien naïfs nos hôtes, il faut comprendre comment ce « sommet » s’inscrit dans une stratégie nationale et internationale. Le Qatar est un tout petit pays. On y a trouvé un peu de pétrole, mais pendant quarante ans, il est resté à la traine des autres émirats, jusqu’à ce qu’on y découvre d’immenses réserves de gaz naturel. Le PIB a triplé en cinq ans (2001-2006). Quand on a beaucoup d’argent, et beaucoup de retard, que fait-on ? On investit dans l’économie de la connaissance, et on confie à son épouse, la sheikha Mozah Bint Nasser Al Missned, déjà ambassadrice de l’Unesco, la « Qatar foundation » pour ajouter à la politique sociale et d’éducation du gouvernement et des instances d’État, une autre dimension, plus personnelle, et expérimenter de nouvelles solutions.
Première étape, la « QF » crée un campus qui accueille, un peu comme la rivale Abu Dhabi, des antennes des plus prestigieuses universités occidentales, américaines pour commencer, mais notre HEC vient de signer son contrat. Sans négliger l’enseignement primaire et secondaire, et la cause des enfants handicapés, on y prépare l’avenir. Les étudiants qataris y sont légèrement majoritaires. Ce sont surtout des filles, dont beaucoup portent le « niqab » qui les voile jusqu’aux yeux. Ça ne les empêche pas de travailler avec des étudiantes libanaises, ou venues des pays occidentaux, qui sont têtes et bras nus.

Entre modernité et tradition

Jusqu’à l’obsession, l’émir et la sheikha affichent leur souci de tenir les deux bouts de la chaine, modernité et tradition. Au milieu du campus, on reconstruit le magnifique haras où sont conservés les plus beaux étalons arabes, autrefois symboles de la gloire et de la fortune, tout près d’un laboratoire de génie génétique où est séquencé l’ADN du palmier, et d’un autre où sont testés des matériaux pour les Airbus. Cette « Cité de l’éducation » est-elle un élément d’une tactique pour amener, d’ici une génération ou deux, les femmes à s’émanciper, ou l’expression d’un désir sincère de faire cohabiter les coutumes de l’islam et les façons de faire occidentales ? Dans l’école des beaux-arts, antenne de la VCU (Virginia Commonwealth University), on peut, au choix, travailler sur les représentations humaines, ou s’en tenir aux règles de l’iconophobie.
Deuxième étape, le Wise. Troisième étape : la QF crée un organisme de formation qui viendra assister les cadres nouvellement nommés dans le secteur de l’éducation alors qu’ils n’y connaissent rien. Imaginons qu’un pays lointain (ce n’est pas en France que ça arriverait) choisisse un ministre de l’Éducation venu de l’industrie privée, ou qu’une université se donne un recteur qui ne connait que sa paillasse et ses travaux de recherche, la QF lui envoie aussitôt les meilleurs experts mondiaux pour l’aider à définir les grands axes de sa politique. La sheikha ne le dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures, mais il est probable que c’est la pièce maitresse d’une politique d’influence, et que l’émir se donne ainsi les moyens d’exercer une forme de leadeurship mondial.
On comprend mieux le sens du Wise. La réunion d’un millier de décideurs et de journalistes crédibilise l’organisme de formation, et permettra de repérer, au fil des années, parmi les orateurs invités et les novateurs primés, ceux qui sont effectivement les meilleurs, qu’on pourra ensuite recruter pour des missions d’assistance à la définition de politiques d’éducation...

Pascal Bouchard, journaliste et essayiste, fondateur du site www.touteduc.fr