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L’école laïque pour une République sociale Controverses pédagogiques et politiques (1900-1914)

Frédéric Mole, Presses universitaires de Rennes et INRP, 2010

9 septembre 2013

L’institution héritée de Jules Ferry est vivement débattue, contestée même : est-elle d’abord une institution de la république bourgeoise, un instrument d’oppression de la classe dominante qu’il faut détruire ou subvertir, ou bien une conquête sociale et un support de l’émancipation des classes populaires qu’il faut défendre, investir ?

Ce sont tous ces débats que présente Frédéric Mole dans ce livre, issu de sa thèse, et c’est passionnant, pour bien des raisons.


« À tous ces petits enfants qui seront des hommes et qui ne seront pas égaux, vous mettez dans la tête un idéal de société où tous seraient égaux comme à l’école, sous la seule loi de la justice et de la bienveillance de tous. » Cette citation de Ferdinand Buisson, intervenant devant une assemblée d’instituteurs en 1909, évoque bien les débats publics autour de l’école au début du XXe siècle. Beaucoup d’instituteurs, et en particulier leur aile marchante regroupée dans les syndicats et les amicales, partagent un idéal de société, on dit alors « république sociale », s’interrogent sur la place que l’école peut jouer dans cette transformation sociale attendue. L’institution héritée de Jules Ferry est vivement débattue, contestée même : est-elle d’abord une institution de la république bourgeoise, un instrument d’oppression de la classe dominante qu’il faut détruire ou subvertir, ou bien une conquête sociale et un support de l’émancipation des classes populaires qu’il faut défendre, investir ?

Ce sont tous ces débats que présente Frédéric Mole dans ce livre, issu de sa thèse, et c’est passionnant, pour bien des raisons.

D’abord parce qu’on y découvre une école de la IIIe République objet de vives controverses, de façon bien plus subtile que dans les légendes qui nous sont parvenues. Dans la période qu’il étudie, la guerre scolaire entre la république et l’Église est passée au second plan devant des débats cette fois au sein de « la gauche », radicaux-socialistes, socialistes partisans de Guesde ou de Jaurès, anarchosyndicalistes.
Ensuite parce que les controverses qu’il évoque résonnent encore fortement aujourd’hui, pour les pédagogues soucieux de changer l’école et de changer la société. Les enseignants doivent-ils être loyaux vis-à-vis du gouvernement, de leur ministre, ou bien d’abord soucieux du bien commun, de leur idéal républicain ? Concrètement, doivent-ils préparer leurs élèves à s’intégrer dans la société telle qu’elle existe, à respecter les institutions et à obéir à ses représentants, ou bien d’abord former des citoyens, c’est-à-dire des personnes aptes à exercer une souveraineté avec esprit critique ? Peut-on transmettre aux élèves le projet égalitaire de la république sociale tout en respectant leur liberté de conscience ? L’école doit-elle être ouverte sur le milieu social et culturel des enfants, au risque de renforcer la reproduction sociale, ou bien les en séparer, les en émanciper ? Bien des positions nous prennent à contrepied : ainsi, beaucoup de militants pédagogues sont hostiles à une école unique, regroupant le primaire et le lycée, craignant que la culture bourgeoise livresque prenne alors le pas sur la culture populaire fondée sur l’expérience, de la réalité, qu’une telle unification n’aboutisse qu’à aspirer les meilleurs élèves issus du peuple dans l’élite, et donc renforce la classe dominante au lieu de la renverser.
Enfin parce qu’il montre que les réponses à toutes ces questions débattues alors par les instituteurs militants ne se réduisent pas à des oppositions binaires et stériles. Il nous fait partager les échanges d’arguments et les tensions qu’ils suscitent, montrent les évolutions des camps respectifs au fil des discours des congrès et des tribunes dans la presse syndicale. C’est une période faste pour la discussion démocratique, loin des caricatures dogmatiques staliniennes des décennies suivantes, loin également des débats actuels, qui paraissent en comparaison bien atones.

L’objet du livre est bien l’étude des discours, et ne prétend pas étudier les pratiques effectives dans les classes, les convictions ordinaires des enseignants. Mais les débats passionnés de ces congrès d’instituteurs, l’attention manifeste que l’institution leur accorde, avec en particulier la figure remarquable de Ferdinand Buisson, donne l’image d’une profession très engagée, très politique au sens le plus fort du terme, animée par la conviction de contribuer au changement social. L’échéance de la période étudiée, 1914, est bien sûr sinistre : loin de la république sociale attendue, c’est une société militarisée qui s’instaure brutalement, et les apprentis citoyens comme leurs instituteurs seront réduits à de la chair à canon dans les tranchées. L’idée d’une école facteur de démocratisation a tout de même perduré jusqu’à nous. Y croyons-nous toujours ? Sommes-nous prêts à poursuivre ces débats, un siècle plus tard ?

Patrice Bride