Accueil > Publications > Articles en ligne > L’antique, c’est pop !


N° 553 - Pédagogie de l’oral

L’antique, c’est pop !

Thomas Cassigneul, Céline Le Floch, Élise Carpier

Comment sortir des sentiers battus en classe de 2de, tout en développant des compétences orales ? Par les cours d’accompagnement personnalisé (AP) en seconde ! Les mardi de 16 h à 18 h en salle C 215 au lycée Bréquigny de Rennes, le volume sonore gagne en décibels. Quid ?

L’antique, c’est pop ! est né d’un désir collectif de mettre en avant la diversité et la modernité des héritages des langues et cultures anciennes. Dans ce projet fondé sur l’expression orale, les arts, l’archéologie, la biographie historique, la rhétorique ou les péplums deviennent autant de creusets où se confrontent et se complètent l’Antiquité et ses représentations.

Le projet a émergé d’une envie de revisiter l’antique, mais aussi de sortir du cloisonnement disciplinaire traditionnel. C’est dans ce cadre que les élèves d’une classe de 2de vont construire des parcours coopératifs autonomes associant des contenus et des compétences réinvestis dans plusieurs matières (lettres, histoire, langues, et cinéma audiovisuel). En emboitant les capacités travaillées durant le cycle 4 et celles de la classe de 2de, les élèves réaliseront des productions orales variées (pastilles et captations vidéos, mise en récit et oralité de fiction, débats et joutes orales, spectacle vivant). L’écrit, quoique indispensable, n’est qu’une étape pour développer les compétences visées.

Le travail fourni par les élèves leur permet d’être à même de construire un jugement critique et étayé dans toutes les disciplines. Les rendus demandés ont pour objectif de leur apprendre une méthodologie et un savoir-faire, sans notation, et réutilisables dans les autres matières : ainsi l’AP (accompagnement personnalisé) développe des compétences transversales. Pour ce faire, cinq projets vont scander la progression annuelle en AP, avec systématiquement des pratiques et un rendu à l’oral. Les compétences du projet 1 sont des compétences socles, qui sont déclinées à travers les différentes étapes du parcours annuel dans le cadre d’une progression spiralaire.

Le projet 1

Une première séance consiste en un remue-méninges qui permet de construire une définition commune de l’antique, par des échanges et de l’argumentation pleine de bonnes surprises. S’en est suivie une deuxième séance au musée des Beaux-Arts où les élèves, par groupes de quatre, devaient choisir collégialement trois œuvres ayant pour inspiration, directe ou indirecte, l’antique. Cela entraine un échange d’idées et d’arguments pour arriver à un consensus. Au retour en classe, troisième séance : les groupes du musée sont recomposés pour une rencontre entre deux binômes où chacun défend son choix et réagit aux arguments adverses. Ceci implique une écoute intense pour une bonne réactivité, avec un support aidant à la prise de notes et au tri des idées pour ce débat argumenté. Quatrième séance : les élèves du groupe de quatre constitué lors du débat se sont mis d’accord sur l’œuvre qu’ils vont utiliser et effectuent des recherches (contexte, sujet, l’artiste et ses intentions, techniques, etc.).

Cinquième séance : analyse filmique et scénaristique croisée des programmes courts D’art d’art (France 2), A Musée vous, A Musée moi (Arte). Les visionnages et les échanges qui ont suivi permettent de définir ce vers quoi ils doivent tendre, c’est-à-dire une animation de l’œuvre choisie à la manière des pastilles d’Arte. Cela implique de choisir un angle d’écriture pour présenter l’œuvre de manière décalée après une analyse précise et fouillée. Cela oblige aussi à travailler un texte à l’écrit pour le faire passer à l’oral, par allers-retours, pour tenir compte des contraintes de rythmes, de sons, de sens et de scénarisation. Sixième et septième séances : création d’un synopsis respectant les particularités du programme, et écriture d’une continuité dialoguée respectant les attendus d’un court métrage. À la fin de l’écriture, les élèves déterminent les critères d’évaluation de l’exercice. Un interdit et une consigne : interdit de se focaliser sur les ressemblances et les dissemblances, et juger avec un œil critique et constructif.

Ce projet fera aussi l’objet d’un défi interclasse (une autre 2de ayant travaillé sur un projet similaire). Cela induit échange et débat à une autre échelle et, donc, réinvestissement des compétences orales développées.

Les cinq projets de l’année
PROJET 1

A Musée vous, A Musée moi
Interroger des œuvres du musée des Beaux-Arts de Rennes en s’inspirant du programme court d’Arte pour décrire, analyser une image et construire une fiction à partir du réel
RENDU
Voix off pour faire vivre le dialogue au sein du tableau
COMPÉTENCES
1. Réinvestir le résultat de recherches à l’oral
2. Construire le propos à l’oral par un lexique varié et une syntaxe précise
3. Développer des capacités à transmettre un propos par un discours structuré (fond)
4. Être capable de capter son auditoire par une rhétorique et une posture adaptées (forme)
5. Créer des productions orales originales
6. Développer l’interaction avec les membres du groupe pour défendre ses arguments
PROJET 2

Jeux de rôles antiques
Après avoir visité deux sites archéologiques locaux, comprendre comment un lieu génère un personnage ; mettre en scène un protagoniste de la vie ordinaire
Création d’un scénario en cours d’anglais (compétences linguistiques spécifiques)
RENDU
Carte d’identité du personnage en A4 et oralisation scénarisée
COMPÉTENCES
1. Réinvestir la visite et les recherches
2. Construire un personnage ou protagoniste (en caractérisant notamment par le langage)
3. Donner vie aux personnages à l’oral dans un souci de vraisemblance et dans un effort d’interaction avec les autres personnages
4. Créer des productions orales originales
5. Être à l’aise à l’oral et savoir capter son auditoire
PROJET 3

Ubi mulieres sunt ?
Joutes verbales des héros et héroïnes
Discours à la première personne : défense de mon héros ou héroïne de l’Antiquité
RENDU
Joutes oratoires entre héros
Mise en scène et tournage des joutes
COMPÉTENCES (développées de manière chronologique)
1. Développer une argumentation structurée à l’écrit
2. Conserver la trame dans un plan détaillé et articulé
3. Mémoriser un discours structuré
4. S’exprimer à l’oral sans notes
5. Construire une évaluation entre pairs (interévaluation) : le texte devient un outil pour l’oral
PROJET 4

Arma togae cedant ! «  Lucius, lâche ces allumettes !  ». Néron a-t-il vraiment brulé Rome ?
Fake news et décodeurs historiques : écriture et réécriture de l’histoire, vérités et contrevérités
RENDU
Le procès de Néron (juge, avocat de la défense et avocat de la partie civile)
Projet filmé en extérieur dans un théâtre romain
COMPÉTENCES
1. Réinvestir le résultat de recherches à l’oral
2. Argumenter à charge et décharge
3. Réinvestir les connaissances rhétoriques (ethos, logos, pathos)
4. S’exprimer à l’oral sans notes (réinvestissement des projets précédents)
5. Construire des critères d’évaluation entre pairs et utilisation de la grille en autoévaluation
PROJET 5

Mon année d’AP en 180 secondes
Qu’est-ce que j’ai fait ? Comment je l’ai fait ?
Qu’est-ce que j’en ai retenu ?
RENDU
Captation vidéo «  face caméra  »
COMPÉTENCES
1. Réinvestir toutes les compétences et tous les contenus développés dans l’année
2. Faire preuve d’un esprit de synthèse
3. Construire un discours critique
4. Faire preuve d’autonomie et d’originalité dans la conduite d’un discours codifié

Le choix de cette pédagogie de projet répond à un diagnostic partagé au sein de l’équipe pédagogique : l’année de 2de est encore trop souvent vécue comme une rupture par de nombreux élèves, en particulier du fait de l’importance de l’écrit. Sans pour autant renoncer à travailler celui-ci, notre choix de valoriser des pratiques variées de l’oralité doit faciliter l’entrée et l’adaptation des élèves au lycée. Mettre l’accent sur l’oral permet de lisser les hétérogénéités entre eux. Cette orientation s’inscrit en outre dans les nouvelles orientations des classes de 1re et de terminale, où l’oral prend une place nouvelle.

Travail collaboratif et climat de classe

Ce travail collaboratif leur permet de développer les compétences d’autocritique, d’intercritique et d’argumentation. Au sein de la classe, un climat d’entraide et de bienveillance émerge et tout un chacun travaille pour le groupe. L’oralité ne se circonscrit pas aux échanges entre élèves et professeurs. Elle développe en outre des pratiques d’apprentissage entre pairs. Ce travail collaboratif et ce partage de compétences, largement valorisés dans les filières technologiques, ont toute leur place en classe de 2de et doivent permettre la coconstruction du savoir, des savoir-faire et des savoir-être. La mise en retrait apparente de l’enseignant favorise une prise de risque plus grande par l’élève ; la position d’observateur de l’enseignant offre les conditions d’une réelle identification des capacités de chacun, de poser un diagnostic et d’encourager l’élève.

Une des clés pour mener le projet est, tout d’abord, le travail en amont et l’élaboration de concert du parcours annuel dont la partie essentielle se tiendra lors de l’AP. Les répercussions de ces projets seront visibles dans les autres cours, de par l’aisance acquise des élèves en termes de compétences, mais également de par l’investissement des élèves dans les activités proposées. De plus, il est nécessaire de faire des points réguliers entre les collègues partie prenante du projet.

Les différents ateliers réalisés par les élèves durant l’année répondent donc à deux objectifs qui se nourrissent l’un l’autre : développer l’oralité et favoriser chez les élèves une appréhension transdisciplinaire de leur parcours de lycéen. Les enseignants tirent profit de cette expérience en réutilisant chacun dans leur matière les compétences développées en AP (parmi lesquelles l’argumentation, la culture du travail de groupe, une oralité pleine de sens et qui atteint ses objectifs). Cette pédagogie de projet contribue en outre à la création d’un groupe classe qui travaille en cohésion et dans un respect mutuel.

Élise Carpier
Professeure d’anglais au lycée Bréquigny de Rennes

Thomas Cassigneul
Professeur d’histoire-géographie et cinéma audiovisuel au lycée Bréquigny de Rennes

Céline Le Floch
Professeure de lettres classiques au lycée Bréquigny de Rennes

Sur la librairie

Cet article vous a plu ? Poursuivez votre lecture avec ce dossier sur le même thème...

 

Pédagogie de l’oral
L’oral a le vent en poupe ! Quels outils utiliser pour aider les élèves à apprendre par ce biais ? Comment provoquer la prise de parole en classe ? Quid du bavardage ? Au-delà de ces pratiques, notre dossier aborde la question de l’évaluation de l’oral, de son rapport à l’écrit et des inégalités qu’il peut mettre en exergue.

Voir le sommaire et les articles en ligne


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • N° 554 - L’économie à l’école

    À deux pas de l’école, des entreprises
  • N° 554 - L’économie à l’école

    Ce qui reste quand on a joué
  • N° 554 - L’économie à l’école

    S’adapter sans trahir : le savoir et le service
  • N° 554 - L’économie à l’école

    La mondialisation économique enseignée au lycée
  • N° 554 - L’économie à l’école

    Littérature et gros sous
  • Hors série numérique 51 - Avant-propos

    ULIS : vivre différent avec ses semblables
  • N° 553 - Pédagogie de l’oral

    Du lexique à la science et de la science au lexique
  • N° 553 - Pédagogie de l’oral

    Apprendre à l’aide de nouveaux outils ?
  • N° 553 - Pédagogie de l’oral

    Bibliographie-sitographie
  • N° 553 - Pédagogie de l’oral

    L’atelier slam, un lieu de collaboration, d’écoute et de respect de l’autre