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Innover dans les collèges

Pierre-Jean Marty, Jean-François Boulagnon, Nadine Coussy-Davaud, Vincent Guédé, Anne Hirribaren. Éditions Delagrave, 96 pages, 2012.


Nous avons fait le choix de présenter ce petit guide en «  livre du mois  » car, s’il n’est pas un ouvrage de fond sur les pratiques innovantes, il a le grand mérite de faire ressortir l’essentiel sur le sujet et de donner les premiers outils pour se lancer de façon pertinente, en refusant l’innovation pour l’innovation. Car ce n’est pas pour nous étonner, mais l’équipe de Clisthène met comme critère numéro un pour juger d’une innovation sa contribution possible à la réussite de tous les élèves, et donc des plus fragiles, des plus en difficulté.

Bien sûr, nous ne sommes pas neutres dans l’affaire, puisque l’aventure de ce collège expérimental bordelais depuis une dizaine d’années n’est pas sans lien avec le parcours des Cahiers pédagogiques, à travers notamment la réflexion sur les compétences, sur l’évaluation, sur l’interdisciplinarité. N’avons-nous pas publié la chronique de leur travail au fil de plusieurs numéros ?

Mais ici, il ne s’agit pas seulement de décrire ce qui se fait à Clisthène. Le livre répond à la commande de Gérard de Vecchi, qui a lancé une collection qui a le grand mérite de nous proposer des «  guides de poche  » très opérationnels et à la portée du plus grand nombre (sur des sujets tels que «  le socle commun  », «  les conflits avec les élèves  » ou «  enseigner le travail de groupes  »). Et ils nous présentent ici les grands axes de ce que peut être un projet innovant au service de la démocratisation. On pourrait dire, en quelque sorte, si le mot n’était pas désormais presque suspect, les «  fondamentaux  » de l’innovation : le travail d’équipe, le chantier de l’organisation du temps, la nécessité des croisements disciplinaires, l’indispensable éducation à la citoyenneté, pour construire une véritable autorité éducative. Partant, certes, de l’expérience de leur collège si spécial, les auteurs nous invitent cependant à s’adapter aux situations diverses, à combiner respect de certains principes et pragmatisme.

En ces temps qu’on espère de redéfinition des missions des enseignants, les auteurs rappellent que la compétence 10 du métier est censée être justement la «  capacité à innover  ». Mais il s’agit bien d’articuler une démarche, d’où méthode, organisation, patience pour surmonter d’inévitables obstacles, et un état d’esprit, une dynamique, ce qui peut faire rendre désirable d’abandonner les routines confortables, mais ennuyeuses.

Bien sûr, ici, il ne s’agit pas de déclarations abstraites ou de bonnes intentions, mais bien de référence à des pratiques effectives : une évaluation différente, par compétences, un fonctionnement autre de la semaine, l’organisation de temps interdisciplinaires, un service enseignant différent lui aussi, l’existence d’instances visant à une vie plus démocratique.

Le «  plaisir d’école  » dont parlait Luc Cédelle dans son ouvrage sur l’expérience bordelaise semble en tout cas bien présent dans ces pages qui incitent à essayer à son tour. C’est leur but principal.

Jean-Michel Zakhartchouk


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Questions à Jean-François Boulagnon, Nadine Coussy-Davaud, Vincent Guédé, Anne Hirribaren

 

Pourquoi ce livre ? Quel usage peut-on en faire ?

L’écriture de ce livre a répondu à une commande. La collection se veut avant tout pratique, dans une démarche de projet. Outre des réflexions concernant la nécessité d’innover dans l’Éducation nationale, le bienfondé d’une innovation systémique, les questions de posture, nous avons voulu proposer une sorte de boite à idées qui, nous l’espérons, peut satisfaire différents besoins d’innovation : à l’échelle de la classe, d’une équipe restreinte, d’un établissement.

Clisthène n’a pas prétention à être un modèle et nous nous inspirons d’autres expériences dans ce livre. Nous donnons des pistes de leviers pour favoriser les conditions de l’innovation : les marges de manœuvre sont plus importantes qu’on ne croit ! Il nous arrive d’intervenir auprès d’équipes d’établissements classiques pour accompagner des innovations dont ces équipes sont les instigatrices (aménagement différent de la journée, présence des élèves au conseil de classe, tutorat généralisé, suppression de la note). Un collège classique du sud de la France a par exemple supprimé les intercours en réaménageant le temps de la journée et ainsi libéré du temps de concertation.

À la fin du livre, vous citez Philippe ­Meirieu, selon qui innover ne peut suffire alors que l’important est de lutter contre l’exclusion : «  Voilà l’innovation dont nous avons besoin dans une véritable démocratie  ».

Ce qui caractérise une démocratie, c’est de trouver des réponses institutionnelles équilibrant les intérêts individuels et collectifs. L’école donc, comme les autres institutions, doit être porteuse du bien commun dans le respect d’intérêts individuels. À partir de là, on a un axe clair sur les innovations qu’il faudrait promouvoir : Comment lutter contre l’exclusion mais aussi contre la ségrégation et l’entre-soi qui conduisent à une société éclatée ? Que pouvons-nous offrir comme socialisation aujourd’hui dans le seul lieu où l’ensemble d’une classe d’âge se rencontre, qui ne se limite pas à avoir des bonnes notes à l’école ? Comment apprendre à apprendre aux élèves dans ce monde où il faut sans cesse s’adapter en développant pour ce faire des méthodes, des dispositifs et des outils, destinés à favoriser les apprentissages ? Comment décloisonner les disciplines pour tenter, comme l’écrit Edgar Morin, «  de réunifier le monde, en tout cas mieux le comprendre et enjamber les frontières qui séparent les savoirs  » ? Quels sont les moyens de permettre aux élèves de s’insérer dans la société du XXIe siècle ?

Qu’attendez-vous du ministère, mais aussi des corps intermédiaires ?

Nous avons abordé la problématique de l’innovation en février dernier à Clisthène, lors de la visite de Vincent Peillon. Nous avons discuté avec lui, mais aussi avec ses accompagnateurs, de la politique d’innovation à mener après mai 2012. Un consensus se dégageait. D’abord avec le fait que l’Éducation nationale française a un besoin vital d’innovation, le système est sclérosé. Alors nous attendons la création d’un Conseil national de l’innovation susceptible de soutenir «  du haut  » des expérimentations systémiques à l’échelle d’un établissement. Il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit mais d’impulser, de donner envie d’innover, de travailler par capillarité ensuite. On peut très bien envisager plusieurs établissements innovants par département.

D’autre part, ces innovations doivent être conduites et analysées sérieusement, pour mesurer leur intérêt et leur apport au système. La recherche-action nécessite des protocoles précis, des équipes d’évaluateurs mixtes et bienveillants, une évaluation globale d’évaluation systémique.
Enfin, l’innovation est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls corps d’inspection, notamment régionaux. Il faut aérer, faire rentrer des universitaires. Le système doit sortir de son entre-soi. Ce qui a été fait pour la violence avec Éric ­Debarbieux au ministère ne peut-il pas s’étendre à l’innovation ?

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk