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Un retour sur cet évènement singulier qu’ont été les états généraux de la sécurité à l’école.

L’actualité éducative du N°482 de juin 2010

Gribouille à la Sorbonne

Par Patrice Bride

2 juin 2010
Deux semaines [2] après la tenue des états généraux de la sécurité à l’école, il y a de quoi revenir sur cet évènement assez singulier : d’abord sur l’étrangeté de cette manifestation médiatique aux allures de colloque pédagogique et aux conclusions de meeting UMP ; ensuite sur les annonces, pas claires du tout, d’un nouveau programme pour les établissements les plus en difficulté.

Le sentiment d’un grand décalage entre, d’une part, les contenus et la qualité des interventions et des débats, tant en séance plénière que dans les ateliers, et, d’autre part, les annonces ministérielles finales a été largement partagé, accompagné même d’une relative déception. Ce n’était pourtant pas le discours du ministre qui était la surprise : nous [3] avions peut-être oublié que celui-ci est également porte-parole du gouvernement, et c’est probablement autant à ce titre que celui de ministre de l’Éducation qu’il a repris les antiennes présidentielles sur la suppression des allocations familiales aux parents fautifs, la mise à l’écart des trublions, les dispositifs de sécurité dans les enceintes des établissements. On ne pouvait pas non plus être surpris par les propos d’Éric Debarbieux, des autres membres de l’équipe qui ont constitué le comité scientifique de ces états généraux, animé les ateliers, réalisé des synthèses d’une grande valeur : les travaux de l’Observatoire international de la violence à l’école, les livres d’Éric Debarbieux lui-même sont largement diffusés, ont inspiré bien des formations, même si celles-ci restent insuffisantes en nombre.

La vaine recherche d’une cohérence ?

Ambiance donc très particulière lors de ces états généraux : depuis les doutes initiaux sur l’intérêt de participer, les appréhensions de s’y compromettre dans une manœuvre sarkozyste de plus, jusqu’à la déception finale, en étant passé par la satisfaction de participer à des débats roboratifs, puis par la douche froide du discours sécuritaire du ministre de l’Intérieur venu faire un tour. Au final, reste une énigme : pourquoi le pouvoir en place, qui a fait des questions de sécurité un axe majeur de sa politique de communication sur le registre de la répression, a-t-il confié les clés d’un tel évènement à des personnalités qu’on situera plutôt dans le camp d’en face ? Car si le « comité scientifique » n’avait pas de scientifique que le nom, était incontestable par la compétence de ses membres, j’ose avancer que la grande majorité d’entre eux accepterait l’étiquette de « militants pédagogiques », je suis même certain que c’est avec grand plaisir que nous accueillerions leurs contributions dans nos colonnes, ce que nous avons déjà fait fréquemment pour Éric Debarbieux lui-même. Que leurs travaux soient pris en compte, c’était bien le moins. Mais pourquoi personne pour donner la réplique ? Les seuls propos dissonants que j’ai entendus durant ces deux journées ont été les remontées de bile de Jean-Pierre Chevènement contre « les pédagogistes » et la loi de 1989, les leçons de « tenue de classe » et de « cours de politesse » simplement navrantes de Sébastien Clerc [4], les incantations vaines au retour à « l’autorité » de SOS Éducation, à coups de pitoyables « zéros de conduite ». Où étaient les penseurs de la « droite sécuritaire », les théoriciens de la dissuasion et de la répression, les chercheurs capables de présenter des études sur l’efficacité des caméras, des portiques, des sanctions financières ? Comment comprendre que le ministre qui affirme qu’il faut « tendre vers la tolérance zéro » la veille [5] donne sans contrepartie une demi-heure au chercheur américain Russel J. Skiba pour démontrer point par point l’inefficacité de ce principe, qui, appliqué aux États-Unis, n’a abouti qu’à remplir les prisons sans diminuer la délinquance ?
Ce n’est certainement pas une question de « brouillage des frontières idéologiques », les oppositions sont nettes et indiscutables entre les prises de position des mouvements pédagogiques et, par exemple, les annonces de Nicolas Sarkozy à Bobigny le 20 avril [6]. C’est peut-être une affaire de communication, quoiqu’on peut douter que ces états généraux aient redoré le blason du ministère actuel auprès des enseignants ou des associations, si tel était le but. C’est sans doute aussi l’illustration, une fois de plus, qu’entre des mesures qu’on pourrait qualifier de raisonnables comme une formation de qualité des enseignants, une réorganisation du fonctionnement des établissements et des services favorisant le travail en équipe, tout ce qu’on sait bien efficace et même indispensable, et ce que le pouvoir en place choisit de mettre effectivement en œuvre, en prenant en compte d’autres contraintes, il y a bien souvent un gouffre. Mais Xavier Darcos ne s’est pas donné la peine de réunir des états généraux sur les rythmes scolaires avant d’annoncer la suppression du samedi matin aboutissant à la généralisation de la semaine de quatre jours… La démarche choisie par Luc Chatel rend particulièrement visible ce grand écart, et c’est peut-être bien le point positif à retenir de ces deux jours : l’ensemble des responsables du ministère, des acteurs concernés par ces questions de prévention de la violence à l’école ont pu ainsi travailler sur des perspectives qui tournent le dos aux choix politiques du gouvernement.

Comment se décide une réforme ?

Autre surprise parmi les annonces du ministre, la cinquième orientation annonçant la création de nouveaux programmes « que nous pourrions baptiser Clair » [7]. On pourrait débattre longuement, mais de façon un peu vaine vu le peu que l’on en sait pour l’instant, des « trois innovations majeures » de ce nouveau programme : qu’une meilleure stabilité des équipes, dont la nécessité fait l’unanimité, passe par le choix des enseignants par les chefs d’établissement est très discutable ; que le projet pédagogique soit restreint à la seule validation du socle commun, et donc si l’on comprend bien sans tenir compte des programmes ordinaires, laisse fortement prise à la crainte souvent dénoncée d’un pauvre socle pour les écoles de pauvres, les autres ayant droit à toute la richesse des programmes ; la nouvelle fonction de « préfet des études », si elle émiette encore plus les responsabilités pédagogiques et éducatives, n’aura pas de désuète que le nom ; l’intitulé même du programme, excluant les écoles primaires, est parfaitement incohérent avec la logique de réseau affirmée depuis de nombreuses années dans l’éducation prioritaire, et bien sûr avec celle du socle commun sur l’ensemble de la scolarité obligatoire.
Mais c’est surtout la méthode qui interroge. D’abord, à quoi bon réunir des états généraux pour sortir de son chapeau de telles mesures n’ayant absolument pas fait l’objet de discussions en plénière ou dans les ateliers ? Ensuite, le ministre a déploré l’enchevêtrement et le manque d’évaluation des dispositifs d’aide et de soutien aux établissements en difficulté, en laissant d’ailleurs entendre que difficultés scolaires et exposition à la violence vont nécessairement de pair ; mais c’est alors que l’évaluation des réseaux « Ambition réussite » est encore en cours qu’il annonce déjà un nouveau dispositif, sans savoir ce qu’il va remplacer, en quoi il va tenir compte des résultats de l’évaluation. Enfin, comment envisager sérieusement des expérimentations « dès la rentrée 2010 dans une centaine d’établissements » dans une annonce faite le 8 avril, même pas mentionnées, et pour cause, dans la circulaire de rentrée signée le 16 mars ? Peut-être faudrait-il des « états généraux de l’innovation pédagogique » pour expliquer au ministre que le bal des éducateurs ne se mène pas en claquant des doigts.

Patrice Bride


[1Ce texte a été rédigé le 22 avril 2010.

[2Ce texte a été rédigé le 22 avril 2010.

[3Je me permets d’amalgamer dans ce « nous » les partenaires réguliers ou occasionnels du Crap dans nos interventions publiques, avec lesquels j’ai eu l’occasion d’échanger lors de ces états généraux.

[5Interview parue dans Le Parisien le 6 avril 2010.

[7Collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite