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Revenir à l’école

Faire danser la distanciation physique

Jean-Charles Léon

Comment faire de la musique sans pouvoir se toucher, sans pouvoir toucher un instrument, sans pouvoir chanter, sans pouvoir être statique : danser !

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Ça n’est pas simple pour moi d’enseigner l’éducation musicale au temps de la distanciation physique. J’ai toujours considéré la pratique musicale d’abord comme profondément groupale. Faire de la musique est un moment collectif, de chant, de création, d’émotion et de partage.

Comment faire en classe alors que les conditions de l’hypothétique rentrée seront drastiques, que les contacts physiques seront interdits et que le chant sera difficile sous un masque. Chanter, c’est nécessairement postillonner, je n’ai pas tellement envie de prendre ce risque.

Je m’inspire dans la description de cet atelier de ce que Yves Le Coz a écrit de sa pratique de la danse en cours d’éducation physique dans le numéro consacré à l’éducation artistique et culturelle des Cahiers pédagogiques [1].

Marcher, explorer l’espace

Je prends en compte les éléments suivants : les élèves ne seront certainement pas très nombreux, quinze tout au plus, certainement moins. Il y aura de l’espace dans la salle si les tables sont enlevées ou si, comme dans la mienne, il n’y en a pas. On peut aussi faire ce travail dehors, en marchant, même.

Explorons donc physiquement l’espace dans le mètre autorisé autour de nous.

Pour la musique, je propose d’utiliser une forme répétitive, un ostinato, comme une passacaille, une chaconne, pourquoi pas ? Ce sont des formes musicales anciennes qui fonctionnent sur des structures musicales simples souvent jouées à la basse. Le célèbre canon de Pachelbel en est une qui pourrait également servir de support à l’exercice. J’envisage pour ma part, si mon établissement ouvre avant la fin du mois de juin, de faire entendre la passacaille et fugue en Ut mineur pour orgue de Jean-Sébastien Bach. La structure est faite de huit mesures à quatre temps sur un tempo plutôt lent.

Créons ou faisons créer une structure gestuelle de huit mesures également, sur le thème : « j’explore l’espace auquel j’ai droit ». En restant sur place, l’élève devra fabriquer une succession de huit gestes simples lui permettant de faire apparaître la distance linéaire d’un mètre autour de lui. Par exemple :

  1. bras droit tendu vers la droite, main relevée (je repousse)
  2. bras gauche tendu à gauche
  3. bras droit tendu devant
  4. bras gauche tendu devant
  5. en se retournant bras droit vers l’arrière,
  6. bras gauche vers l’arrière
  7. retour de face
  8. bras vers le sol, corps plié, ou accroupi.

Il est possible d’apprendre facilement cette série logique, de faire collaborer les enfants entre eux pour qu’ils se l’apprennent sans qu’ils se touchent. Ensuite, on la répète jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement intégrée, toujours en musique.

Variations

La passacaille est une série de variations. Les enfants l’entendront facilement, aussi il sera aisé de leur demander des légères transformations des gestes à chaque reprise du thème. Au lieu d’avoir les mains cassées qui repoussent, faire des gestes d’attirance vers l’autre, ou arrondir ses mouvements, ne jamais les arrêter, mettre en jeu le buste, les jambes pour essayer d’aller plus loin. La chorégraphie peut être facilement collective.

Je vois plusieurs avantages importants à ce type d’exercices. Nul doute que les enfants seront mobiles, ils auront été confinés des semaines, certains seront à peine sorti de leur domicile. Ils voudront bouger et même bougeront peut-être de manière compulsive. Je ne crois pas qu’il faudra essayer de les arrêter, ce sera certainement vain. J’ajoute que la musique peut s’écouter en bougeant, en dansant, voir pour cela les méthodes actives de l’apprentissage du solfège ou du chant.

La ficelle ou le miroir

J’ai souvent fait danser les enfants lors d’auditions musicales. Par exemple, je les mets face à face, deux à deux, leurs mains étant reliées par une ficelle fixée à un doigt. En écoutant une œuvre musicale, l’un des deux doit inventer des mouvements que l’autre doit suivre. Il faut choisir des tempi lents pour que les mouvements ne soient pas brutaux. Les ficelles ne doivent jamais se détendre. L’écoute est alors très différente de celle qui est faite par une classe passive. Elle est souvent meilleure, car les structures musicales finissent par s’incorporer, au sens propre, entrer dans le corps vécu des enfants. C’est très intéressant à faire.

Dans le cadre de cette rentrée particulière, il n’est pas possible de pratiquer un tel exercice pour des raisons sanitaires. On peut cependant aisément le faire évoluer, ce que je fais parfois, en mettant les enfants face à face, et en demandant à l’un d’entre eux de bouger lentement, le second jouant le rôle d’un miroir. Au bout d’un moment, la collaboration s’installe et un observateur attentif aura du mal à savoir qui est le meneur. Il faut bien entendu faire changer de rôle régulièrement.

Ces exercices qui mettent le corps en jeu ont une importante dimension de sublimation des événements que nous venons de vivre. Le confinement puis les mesures de distanciation sont une réalité mais peuvent devenir des objets de création, des à priori artistiques. Les enfants jouent avec une réalité qui les envahit. Par-là, ils l’apprivoisent.

Jean-Charles Léon
Professeur de musique, collège de Saint-Germain sur Morin (Seine-et-Marne)


[1Yves Le Coz, « Danser dans la rue », Cahiers pédagogiques n° 535, février 2017, dossier « Arts et culture : quel parcours ? », p. 27.

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