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Billet du mois (N°419, décembre 2003)

Exigence intellectuelle...

Par Jean-Michel Zakhartchouk


Soudain, le ton de la voix change ; on a senti à la radio quelque chose de différent dans le rythme, la respiration. L’éminent intellectuel interrogé (en l’occurrence Raymond Boudon, mais cela aurait pu être un autre) par France Culture évoquait posément divers problèmes de la société française, à travers ses recherches passées et présentes. Et puis, il en est venu à parler de l’école, de son état actuel, de son évolution. Alors, le fin penseur devint un brave consommateur du café du Commerce, au choix des mots près : « Tout le mal vient de ce que l’école est devenue un lieu de vie... », « On a renoncé à la transmission... », « Il faut revenir au bon sens... ». Une anecdote ou deux pour étayer les propos. Ouf, on a échappé à ma grand-mère, fille d’ouvrier qui mettait un point d’honneur à bien accorder les participes passés, mais c’est tout juste !
Dans les années post-soixante-huit, je me délectais à lire la prose de Cavanna dans Charlie-Hebdo. Irrévérencieuse, savoureuse, roborative. La verve est restée, mais que lis-je dans un récent Monde de l’éducation ? Un monsieur âgé qui se penche avec nostalgie sur l’école d’autrefois, où l’on apprenait des repères. L’intervieweur a beau l’interpeller : « N’y a-t-il pas le risque de magnifier une école alors fortement marquée par un patriotisme outrancier, et un savoir, historique en particulier, assez édifiant ? », l’auteur d’un "Sur les murs de l’école" promis à un grand succès éditorial n’en a chaud, pourfendant l’école actuelle où l’on a transformé le maître en « employé qui débite du savoir » en oubliant bien sûr au passage tous les élèves qui échouaient et n’ont pas attrapé comme lui, Cavanna, le virus de l’appétit du savoir et l’amour de la langue française.
Cet universitaire (J.-F. Mattéi, rien à voir avec le ministre) qui propose par ailleurs des réflexions riches et complexes de philosophie politique, assène dans un quotidien, sans aucune preuve (et alors que les instructions officielles comme les rapports sur les pratiques effectives montrent le contraire) qu’on a renoncé à enseigner la littérature dans l’enseignement secondaire.
Et voilà encore un de mes collègues qui reproche à ses élèves leur manque de rigueur. Ils citent des passages d’auteurs sans références précises, confondent exemples et arguments, généralisent abusivement à partir de cas isolés. Ils parsèment leur texte de « il est évident que » hors de propos et simplifient les questions qui sont traitées dans leur devoir. Voilà bien les effets néfastes du discours médiatique qui nous cantonne dans le superficiel et le « prêt-à-penser ». Mais le même, dans la salle des profs, que fait-il de si différent lorsqu’il oppose l’expérience du terrain, le vécu des salles de classes au fatras des recherches en « pseudosciences de l’éducation » et aux manipulations orchestrées par le « système » pour « cacher la vérité » ? Quand il cite de façon approximative tel extrait de Meirieu ou un rapport de l’OCDE ?
On pourrait multiplier les exemples. Le débat sur l’école sera sûrement l’occasion d’entendre ces diatribes proférées haut et fort. Personne n’est à l’abri du règne de l’« opinion » dénoncée pourtant sur d’autres sujets. Arriverons-nous à établir une frontière nette entre ce qui est du domaine des faits et ce qui est du domaine de la prise de position, si possible étayée sur du réel ? Les faits, cela peut ou non se vérifier, et ils sont parfois cruels pour les idées reçues et pour le « bon sens ». Et sur l’école, on dispose quand même de nombreuses données quantitatives et qualitatives sur lesquelles s’appuyer. On ne peut les balayer au nom « du bon sens ». Débattre, oui, demander aux citoyens de se prononcer sur les solutions, oui. Mais de grâce, n’oublions pas ce que nous disent les travaux, études, recherches ; n’affirmons pas sans preuve ; ne pratiquons pas le poujadisme intellectuel, la démagogie du « terrain qui ne ment pas » ou les affirmations bruyantes qui se substituent à l’argumentation patiente, nuancée. Ne suivons pas le précepte ironique de Clémenceau : « ici, argument faible, parler plus fort ». Incorrigible naïveté (?) que d’espérer un peu de cette probité intellectuelle que nous souhaitons tant construire chez nos élèves ?

Jean-Michel Zakhartchouk, professeur de collège