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L’actualité éducative du N°434 de juin 2005
Violences dans les manifestations lycéennes : le temps des faubourgs ?

Donner un sentiment d’équité

Entretien avec Gilbert Longhi

Nous avons souhaité revenir sur les événements violents qui se sont produits lors des manifestations lycéennes du mois de mars, pour redire que ce sont bien des actes de délinquance à considérer comme tels, et qu’on ne peut pour autant se dispenser d’analyser la situation de ces « jeunes de la périphérie » et ses liens avec l’école.
Gilbert Longhi est proviseur du lycée Jean Lurçat qui accueille des élèves « raccrocheurs » (voir en fin d’article). Il s’exprime ici sur les violences qui ont marqué les manifestations lycéennes du 8 mars à Paris.

Avez-vous été surpris par l’escalade de la violence qui s’est exercée pendant la manifestation du 8 mars au point de dégénérer en agressions entre lycéens d’origines différentes ?
Pas vraiment, les incidents du 8 mars, qui ont opposé certains jeunes de couleur aux lycéens parisiens qui manifestaient contre la loi Fillon, sont probablement la partie visible de quelque chose qui était sous-jacent. Je crois qu’on a raison de ne pas considérer qu’il s’agit de réels affrontements. On a simplement constaté l’abîme qui sépare ces jeunes qu’on a qualifiés de « jeunes de banlieue », de ceux qui étaient en train de parler de baccalauréat, de TPE, etc., et qui venaient peut-être aux aussi de banlieue, mais pas de la même. On s’est aperçu que cette périphérie bétonnée, jalonnée d’échangeurs d’autoroutes et parsemée de ghettos, reproduit la situation des faubourgs où, à l’écart de la ville, se concentrait le peuple au XIXe siècle. C’est là que logeaient les Savoyards, les Bretons et les Bougnats qui alimentaient Paris en ramoneurs, forts des halles et autres frotteurs de parquets. Aujourd’hui, ces « étrangers » viennent de plus loin, et n’exercent pas de métiers plus valorisants même si, quand ils ont du travail, ils peuvent se trouver derrière des ordinateurs.

Ne peut-on pas dire, quand même, que cette différence prend l’aspect maintenant d’une sorte d’ethnicisation de l’échec ?
Lors du 8 mars, on était dans la situation où ces ados de la périphérie nous disaient leur négritude, leur appartenance à de supposées ethnies, leur manière d’être ou de ne pas être reconnus dans la société telle qu’elle est. Ils ne parlaient pas que de leurs racines. Ils le disaient en tapant sur des « petits blancs » dont ils ne partageaient à peu près rien, si ce n’est la surface de macadam sur lequel ils pouvaient provoquer des incidents et se montrer cyniquement dominants, sous l’œil des caméras. Et on a découvert que ces jeunes-là faisaient, comme par hasard, partie des 20 % dont on n’avait presque jamais rien dit quand il était question des 80 % qui arriveraient sans doute au niveau du bac.

Est-ce que l’école est un vecteur ou un amplificateur de cette inégalité ?
L’ethnicisation, en France, ne vient pas du fait qu’une institutrice apprendrait mal à lire à un petit qui n’est pas exactement européen. L’école ne crée évidemment pas le racisme, mais, par son système d’apprentissage, quelquefois par ses pédagogies excessivement « dolosives » et surtout par son système d’orientation bureaucratique et son défaut d’accompagnement, elle finit par reproduire les tendances à exclure.
Si, pour éduquer au « respect », l’école ne propose que des cours d’instruction civique, le mardi, de 10 à 11 heures, alors que la société reste aussi inéquitable et que l’institution scolaire fonctionne de façon froide et autoritaire, l’élève intègre que c’est parce que ses parents ne possèdent pas bien la langue, parce que son père est plutôt du côté de la sous-qualification que de la surdiplômation, parce qu’il est de telle origine, que l’école ne lui rend pas aussi bien la balle qu’aux autres. Il s’agit de savoir comment l’école pourra, par son organisation, par sa portance démocratique, plutôt que par ses discours sur la citoyenneté, dire à ces jeunes : « Vous vous trompez, ici c’est un espace d’équité et de justice. »

Est-ce que les dispositifs que vous avez mis en place dans votre lycée permettent à ceux qui se sentent victimes d’inégalités de prendre conscience de leur dignité et de leurs capacités ?
Il se peut que l’école soit génératrice du dégoût d’école de certains élèves - comme l’hôpital est parfois porteur de maladies dites nosocomiales alors que tout le monde souhaite de l’hygiène. C’est pourquoi, vis-à-vis des 250 raccrocheurs que nous accueillons, on en est venu à renoncer à toute idée d’expiation, de rattrapage, de vexation comme le redoublement à l’identique qui est tellement humiliant qu’il ne peut être fructueux. Nous leur disons : « Tu as un passé, pourquoi l’école en ferait-elle un passif ? Nous t‘accordons une remise à zéro des compteurs sur le plan de l’orientation, du comportement, du niveau. » Nous leur disons aussi : « Majorons ton rêve, tu as cessé d’avoir des projets, on t’a dit que c’étaient des illusions, tu étais mauvais en français et on a dit que tu serais bon en soudure. Mais ça ne marche pas. Nous, on te dit : on te prend intégralement, on accepte de poursuivre le rêve, on n’en fera pas une illusion, on va essayer de conjuguer un futur avec toi et on ne te mettra jamais en porte-à-faux ni en inadéquation par rapport à ce que tu peux accepter de ton image de toi dans le futur. »

Et du point de vue des différences dites « ethniques », ça se passe comment dans votre lycée ?
Il s’est créé un sentiment d’appartenance à deux niveaux. D’abord, les élèves ont tous l’impression d’avoir échappé à la même catastrophe : ils devaient quitter l’école, ils étaient très dépréciés, parfois exclus en conseil de discipline. Être accueillis ici crée entre eux une sorte de fraternité par rapport à la souffrance d’avant. Ensuite, la conscience de faire maintenant partie d’une structure où l’on est distingué, leur permet de se mettre à réapprendre, à se dire qu’ils vont passer tel diplôme, reprendre telle orientation et cela renforce leur sentiment d’appartenance positive. Chez ces élèves-là, les différences de culture ou d’origine ne sont plus prétextes à clivages. L’idée qu’on peut essayer, tâtonner, se planter, pour recommencer, est plus forte que toutes les rivalités sociales ou « ethniques ».

Comment ont-ils ressenti ce qui s’est passé le 8 mars ?
Leur réaction a été : « Ça nous concerne comme jeunes, mais ça ne nous concerne pas subjectivement en tant qu’individus. » Ils ne se sentaient solidaires d’aucun des deux « camps ».

Propos recueillis par Pierre Madiot


Un lycée ordinaire où l’on « raccroche »

Le lycée Lurçat dont le proviseur est Gilbert Longhi, est situé à Paris (XIIIe) et a un effectif global de 1400 élèves.
Il accueille 250 « raccrocheurs » dont 20 % viennent, par mesure dérogatoire, d’une autre académie et dont 35 % sont issus de l’immigration, en provenance du Maghreb et d’Afrique.

Une série de structures spécifiques intègre les élèves « raccrocheurs » dans des dispositifs de pédagogie différenciée :
- Le « lycée du temps choisi » ou LDTC
L’emploi du temps largement modulable offre des rythmes de travail variés et ménage des temps de liberté.
- Le « lycée intégral » ou LI
L’élève bénéficie d’une pédagogie d’accompagnement très individualisée.
- « La ville pour école » ou LVPE
Au cours d’une scolarité d’un an, parfois moins, l’élève suit des stages de terrain dans tous les domaines de travail, de l’action associative, culturelle, sportive.
- « Enseignement par niveau pour une voie d’orientation en lycée » ou ENVOL
Le jeune « hors niveau » est inclus dans un autre cursus en cours d’année, après un accueil et un suivi intensif de 2 à 6 mois.
- « Voie d’intégration aménagée » en section de technicien supérieure action commerciale, ou VIA
Possibilité de réorientation pour des étudiants de l’université après 6 ou 18 mois.
- Le « centre de formation d’apprentis » ou CFA
Formation en alternance pendant 2 ans.

Pour en savoir plus :
- Le site du lycée Jean Lurçat
- Décrocheurs d’écoles. Redonner l’envie d’apprendre aux adolescents qui craquent,
Gilbert Longhi, La Martinière, 2003. [ Commander cet ouvrage ]
- Face aux incivilités scolaires. Quelles alternatives au tout sécuritaire ?, Gilbert Longhi, Didier Mazoyer, Maryse Vaillant, Marie-Dominique Vergez, Syros, École et société, 2001. [ Commander cet ouvrage ]
- Gilbert Longhi a aussi écrit dans le Cahiers n° 426, « Autorité » : [ Lire l’article en ligne ]


L’académie de Paris remet en cause le travail effectué au lycée Lurçat en démantelant l’équipe en place. [ Lire l’article à ce sujet ]