Accueil > Publications > Articles en ligne > Des pictogrammes pour expliciter


N° 551 - Expliciter en classe

Des pictogrammes pour expliciter

Émilie Cassard

La pédagogie explicite permet l’acquisition d’automatismes nécessaires pour réduire la charge cognitive et facilite ainsi l’inclusion dans les classes ordinaires des enfants atteints de troubles des fonctions cognitives. Elle peut renforcer chez certains une meilleure estime d’eux-mêmes et être un tremplin pour des apprentissages plus complexes qui nécessiteront sans doute un autre type de pédagogie.

Enseignante spécialisée, titulaire du CAPS-SH (certificat d’aptitude professionnelle pour les aides spécialisées, les enseignements adaptés et la scolarisation des élèves en situation de handicap) option « troubles des fonctions cognitives », je travaille dans une unité d’enseignement d’un IME (institut médicoéducatif). Mes élèves ont entre 14 et 20 ans et présentent une déficience intellectuelle moyenne à profonde, avec parfois des troubles du spectre autistique associés.

Des difficultés spécifiques

Mes élèves ont une déficience intellectuelle moyenne à profonde, ce qui implique un QI inférieur à 55. La déficience intellectuelle se caractérise par une limitation significative du fonctionnement intellectuel et des fonctions adaptatives.

Pour l’entrée dans les apprentissages, la déficience intellectuelle va poser un certain nombre de problèmes. Tout d’abord, la mémoire de travail (MDT) est impactée. Cette mémoire permet un maintien temporaire de l’information, afin de réaliser des activités. Dans la vie quotidienne de chacun d’entre nous, la MDT permet de se souvenir de la quantité d’œufs que nous allons chercher dans notre réfrigérateur après avoir lu la recette, c’est elle également qui nous permet de retenir un numéro de téléphone que nous allons effectuer dans la foulée, c’est aussi grâce à elle que nous pouvons nous souvenir du début de la phrase que nous venons de lire lorsque nous arrivons à la fin. Elle est ainsi essentielle à l’activité cognitive.

En classe, une mémoire de travail déficiente va être la cause de nombreuses difficultés : les élèves oublient la consigne en cours de route, ne peuvent pas garder en mémoire le nombre sur lequel ils vont devoir effectuer une opération, ne se souviennent plus de ce qu’ils viennent de lire, ont des difficultés à recopier un mot, ne savent plus ce qu’ils doivent réaliser, etc.

Chez les élèves présentant des troubles des fonctions cognitives, les fonctions exécutives (FE) sont également perturbées. Ces fonctions représentent toutes les fonctions cognitives de haut niveau qui nous permettent de nous adapter et de répondre à une situation nouvelle ou de résoudre des tâches complexes : planification et mise en œuvre de stratégies, flexibilité mentale, attention, contrôle et régulation de l’action, inhibition.

En classe, les élèves qui ont des troubles des fonctions exécutives ne parviennent pas à planifier les différentes actions à effectuer pour réaliser une activité. Ils ne peuvent pas organiser leur travail, n’arrivent pas à sélectionner ce qui est important, se déconcentrent au moindre stimulus extérieur, ont des difficultés à développer d’autres stratégies face à un imprévu, etc.

Le traitement du langage oral va également poser problème : troubles de la compréhension, manque de vocabulaire, difficultés d’expression, etc. En classe, cela implique des difficultés à comprendre les consignes et à entrer dans les apprentissages en général.

La conséquence de tous ces troubles va être une autonomie très faible pour réaliser les activités scolaires et entrer dans les apprentissages. Sur le plan affectif, ces difficultés ont également des conséquences non négligeables sur l’élève : peur de se tromper, manque de motivation, dévalorisation, perte de l’estime de soi, etc.

Des choix pour y faire face

Pour répondre aux difficultés, des choix spécifiques sont mis en place, notamment sous la forme d’aides visuelles : les pictogrammes comme aides au renforcement de la mémoire de travail. Pour les élèves présentant une déficience intellectuelle, ainsi que pour les élèves autistes, le pictogramme est l’outil de référence. On appelle pictogramme ou picto un dessin simplifié désignant le plus clairement possible une personne, un objet, une action à faire ou un concept plus abstrait comme une émotion. L’utilisation des photographies est également possible. Tous les mots de la langue peuvent ainsi être représentés par un pictogramme. Leur sens est sans équivoque et peut être compris par n’importe quel observateur, sans apprentissage. Le pictogramme a donc pour but de passer un message, il permet à l’enfant sans langage oral de communiquer, exprimer un besoin, une émotion, décrire une action, etc. Il permet aussi à l’adulte d’exprimer à l’enfant une demande et de se faire comprendre.

Le meilleur pictogramme est celui que l’enfant comprend, d’où la nécessité de le choisir avec lui et de vérifier sa bonne compréhension. Il va ensuite représenter une référence du fait de sa permanence (le pictogramme représente toujours le même mot ou le même concept).

Le choix d’introduire des pictogrammes en pédagogie spécialisée présente de multiples avantages pour répondre aux difficultés citées précédemment. Le pictogramme est permanent, il permet donc de compenser les troubles de mémoire de travail. Les mots s’oublient, les images restent. L’élève ayant oublié la consigne en cours de route peut donc s’y référer. Le pictogramme est clair et met les mots en image. Les problèmes liés à la compréhension et aux difficultés de traitement du langage oral vont donc diminuer grâce à l’apport du pictogramme, qui permet de créer une image mentale du mot. Plusieurs pictogrammes peuvent être combinés afin de décrire des étapes de réalisation d’une activité. Ils permettent ainsi de soutenir les fonctions exécutives, notamment la planification.

Quand ? pour quelle efficacité ?

Le pictogramme va être utilisé à différents moments de la séance, il aura donc diverses fonctions.

  • En début de séance, il permet de visualiser le domaine d’apprentissage. La base de la pédagogie explicite est de permettre à l’élève d’identifier le domaine d’apprentissage, afin qu’il puisse se projeter dans l’activité à venir, tout en clarifiant les attentes.

  • Les aides visuelles permettent également de présenter l’objectif d’apprentissage, tout en le traduisant en résultat attendu. L’élève pourra alors se référer au modèle de réalisation.

  • L’objectif prend le plus souvent la forme de tâches à réaliser. Il s’agit, la plupart du temps, de tâches complexes. L’élève présentant une déficience a de grandes difficultés à mettre en œuvre des stratégies pour réaliser ces tâches. Comme évoqué précédemment, la planification des étapes intermédiaires, pour réaliser une activité, est très compliquée. Afin de proposer une réponse adaptée, l’activité est séquencée en différentes étapes. Ces étapes sont alors matérialisées par une consigne associée à un pictogramme. L’outil ainsi créé s’appelle un séquentiel, situation problème en mathématique : « Va chercher le nombre d’objets nécessaire pour en distribuer à chaque enfant. »

Les séquentiels sont élaborés sur tablette numérique et vont permettre de s’adresser aux élèves les plus déficients. En effet, le séquentiel sur papier, comme montré ci-dessus, a plusieurs limites : lorsque l’élève n’est pas lecteur, il ne peut pas se référer à la consigne écrite et perd donc un vecteur d’information. Pour les élèves ayant des difficultés avec le repérage dans l’espace et la hiérarchisation des informations, le fait d’avoir les pictogrammes de toutes les étapes sur la même page va poser des problèmes d’organisation. Pour finir, le pictogramme peut être trop abstrait pour certains élèves.

Afin de répondre à ces difficultés, l’outil numérique est proposé et représente actuellement l’outil qui met en réussite tous les élèves. Les séquentiels sont réalisés sur des logiciels permettant de combiner image, son et message écrit (Pictello, Book Creator). Chaque étape de réalisation est prise en photo, la consigne est écrite et enregistrée oralement par l’enseignante : séquentiel décrivant comment copier-coller une photographie, trois premières étapes.


L’apprentissage se fait en situation. L’utilisation de cet outil d’aide fait ainsi partie d’un apprentissage à part entière. L’activité est réalisée par l’élève, l’enseignant est en guidance. L’élève active la première image, la regarde et écoute la consigne. Il effectue la tâche. S’il le souhaite, il peut faire répéter la consigne par la tablette. Il passe ensuite à l’étape suivante, jusqu’à la réalisation complète de l’activité. L’objectif est de rendre l’élève autonome, puisque tous les séquentiels fonctionnent de la même façon.

L’élève déroule le séquentiel en fonction de l’avancée de son activité. Il peut donc travailler à son rythme, sauter les étapes qu’il connait, se rassurer par la présence de l’image et de la consigne audio, etc.

Lorsque l’activité est automatisée, l’élève peut se passer du séquentiel. L’élève abandonne de lui-même ce type d’outil une fois qu’il maitrise l’activité. L’enseignant peut donc faire confiance à son élève quant à sa capacité à l’utiliser de manière optimale. L’élève devient vite autonome avec l’outil, il sait quel séquentiel utiliser, comment le dérouler et quand l’arrêter. Il s’agit d’une véritable révolution concernant la pédagogie en IME.

Et en milieu ordinaire ?

L’utilisation des aides visuelles permet de rendre plus explicite la transmission de consignes et la réalisation des activités demandées. L’élève n’a plus besoin de la présence de l’adulte, l’outil se substitue à l’aide humaine. Il permet la permanence de la consigne et montre à l’élève l’action à réaliser par le biais de la photographie ou du pictogramme.

Les séquentiels peuvent être utilisés dans tous les domaines d’apprentissage : ils peuvent guider l’élève lors d’une phase de recherche, ils peuvent aider à la résolution de problèmes, décrire une procédure mathématique, montrer un modèle à réaliser, planifier les différentes étapes d’une production d’écrit, lister des ateliers à réaliser en sport, dicter des mots à l’élève, etc.

Ce type d’outil peut tout à fait être utilisé en classe ordinaire et permet d’apporter une aide aux élèves présentant les difficultés énumérées précédemment et qui ne concernent pas uniquement les élèves en situation de handicap. En effet, les obstacles cognitifs sont présents également chez les élèves présentant des troubles spécifiques des apprentissages ou chez les élèves en grande difficulté scolaire.

L’utilisation des supports visuels permet d’entrer dans le cadre plus large d’une pédagogie qui se veut inclusive et qui a pour but, comme l’indique sa dénomination, de favoriser l’école inclusive. La pédagogie inclusive est une pédagogie à l’intérieur de laquelle la différence entre les élèves devient la nouvelle norme. La construction des apprentissages se pense de manière globale, tenant compte naturellement des différences et des obstacles. À partir de l’analyse des besoins, l’enseignant va proposer des outils permettant à l’élève de réaliser les activités et d’entrer dans les apprentissages, de façon autonome et à son rythme. Elle permet ainsi d’apporter des solutions aux enseignants, souvent mis en difficulté par la gestion de l’hétérogénéité des classes, notamment celle liée à l’accueil des élèves en situation de handicap.

Réussites et limites du dispositif ?

Comme évoqué précédemment, grâce aux aides visuelles, les élèves sont autonomes face aux activités à réaliser et vont même, à force de répétitions, pouvoir se passer de l’outil d’aide.

Dans le cas d’élèves présentant une forte déficience intellectuelle, l’estompage des séquentiels ne signifie pas forcément un progrès concernant la compétence de planification des tâches. La répétition va générer une automatisation et les élèves pourront ainsi réaliser les activités de manière autonome et efficace. Il est donc pertinent de proposer un séquentiel pour que l’élève améliore sa compréhension de l’activité demandée et puisse l’effectuer seul, tout en étant en réussite. La réussite va amener chez l’élève une plus grande motivation face aux activités scolaires, c’est également l’image de soi qui se trouve impactée de manière positive. Pour autant, face à une nouvelle activité, on peut observer que les fonctions de planification et de mémorisation ne s’activent pas de façon adaptée à la nouvelle situation, et un nouveau séquentiel peut s’avérer nécessaire. On atteint donc clairement les limites du dispositif.

L’enseignant doit ainsi être au clair avec la fonction de l’outil visuel : il s’agit d’une aide qui entre dans le domaine de la compensation des difficultés. L’outil d’aide n’est pas un outil d’apprentissage en tant que tel et ne permet pas, dans le champ de la déficience, d’améliorer certaines fonctions cognitives de haut niveau telles que les fonctions exécutives.

Pour conclure, la pédagogie explicite cherche à assurer la réussite du plus grand nombre d’élèves, en visant la compréhension de ce qui est attendu et l’automatisation de certaines tâches. La répétition est encouragée, l’enseignement est progressif et structuré, et l’élève est mis en réussite. L’utilisation des aides visuelles entre donc tout à fait dans le cadre plus général d’une pédagogie explicite, d’où la présence croissante des pictogrammes dans les écoles maternelles, afin de matérialiser les consignes. Il semble dommage que cette pratique ne perdure pas à l’école élémentaire, afin de rendre certains apprentissages plus clairs et accessibles à tous.

Émilie Cassard
Enseignante spécialisée en institut médicoéducatif

Sur la librairie

Cet article vous a plu ? Poursuivez votre lecture avec ce dossier sur le même thème...

 

Expliciter en classe
L’enseignement explicite, de quoi s’agit-il exactement ? Le projet de ce dossier est de faire le point sur ce que disent les chercheurs, les formateurs, mais surtout d’aller explorer ce qui se passe dans les classes. Qui explicite ? Quoi ? Quand et comment ?

Voir le sommaire et les articles en ligne


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.


  • Dans la même rubrique

  • Bibliographie commentée
  • N° 556 - Sujets à émotions

    Les émotions à l’école
  • N° 556 - Sujets à émotions

    Toute la gamme
  • N° 556 - Sujets à émotions

    Faire le programme ou s’occuper des émotions ?
  • N° 556 - Sujets à émotions

    Arrête de te plaindre et dépêche-toi !
  • N° 555 - Droits des enfants, droits des élèves

    Droit à la santé des élèves : les textes et les actes
  • N° 555 - Droits des enfants, droits des élèves

    Vivre les droits de l’enfant à l’école, ça s’apprend ensemble
  • N° 555 - Droits des enfants, droits des élèves

    « S’élever à la hauteur de leurs sentiments »
  • N° 555 - Droits des enfants, droits des élèves

    Le rôle de la Défenseure des enfants
  • N° 555 - Droits des enfants, droits des élèves

    Le texte de la Convention