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Environnement et éducation à la citoyenneté

« Depuis que nous faisons grève les jeudis, la question climatique est au centre du débat. »

Entretien avec Adélaïde Charlier

11 mars 2019

Adélaïde Charlier, namuroise de 18 ans, est la figure de proue francophone du mouvement Youth For Climate en Belgique, très mobilisé depuis début janvier. Elle était présente avec la Suédoise Greta Thunberg lors de la marche du mouvement à Paris le 22 février dernier. À la veille de la nouvelle mobilisation du 15 mars, elle nous explique son engagement et les objectifs de Youth For Climate.


Comment en êtes-vous arrivée à être porte-parole francophone de Youth for Climate en Belgique ?

En décembre dernier, j’ai été très touchée par le discours de Greta Thunberg lors de la COP 24 à Katowice (Pologne). Je me suis reconnue dans son message et je me suis dis que moi aussi je devais faire quelque chose. Quand Anuna De Wever (leader de Youth for Climate en Flandre) m’a contactée en janvier pour me demander de me joindre à Youth for Climate (Y4C) et développer le mouvement en Wallonie et à Bruxelles, j’y ai vu une opportunité d’agir et je me suis engagée. Depuis, je n’arrête plus.

Je suis impliquée de longue date dans l’« éco-team » de mon école pour développer des projets écologiques concrets (supprimer les distributeurs de canettes, organiser des déplacements vers l’école en vélo, etc). Le collège Notre-Dame à Erpent (Namur) que je fréquente depuis trois ans a toujours été sensible à ses questions, de nombreux professeurs sont engagés et nous en parlent, la direction soutient cela.

Mon engagement provient également de mon expatriation au Vietnam pendant cinq ans, où j’ai pu observer de mes propres yeux l’impact concret des changements climatiques. Le Vietnam est un des cinq pays les plus affectés par les changements climatiques : augmentation du nombre et de la puissance des typhons, augmentation des inondations, notamment dans le Delta du Mékong, conduisant à une salinisation des eaux qui rend la culture du riz impossible. Nous avons une responsabilité morale, car si nous sommes responsables de 80 % du stock de carbone dans l’atmosphère, ce sont les pays du Sud qui en subissent les conséquences.

Aujourd’hui, je bénéficie d’un soutien important de la direction et des professeurs de mon collège qui poursuit ses actions et qui comprend la démarche citoyenne des jeunes. Je les en remercie d’ailleurs beaucoup.

Qui sont les jeunes qui participent au mouvement ?

Ce sont des jeunes des quatre coins de la Belgique, qui se sentent aussi concernés par l’inaction face aux menaces climatiques pourtant bien réelles. Au début, il s’agissait d’élèves du secondaire essentiellement flamands, mais au fur et à mesure le mouvement s’est élargi à la Wallonie avec d’importantes mobilisations à Liège, Namur, Wavre, Arlon, etc. Aujourd’hui, des étudiants du supérieur ont aussi formés des groupes d’engagés. Et dans les marches, on voit également des enseignants du primaire qui viennent avec leur classe de plus jeunes. La préoccupation n’a pas de frontières de génération. Et je crois que cela interpelle.

Youth for climate Belgium à Bruxelles

Souvent, les parents ou les enseignants pensent qu’il n’est pas possible de mener de front des études et un engagement militant aussi fort. Vous l’a-t-on déjà objecté ? Que répondez-vous à cela ?

Cette question m’est posée constamment. Je répète toujours que les marches pour le climat ont commencé le dimanche. Mais la décision de la Belgique de s’abstenir sur une décision européenne d’augmenter nos engagements climatiques, quelques jours après que 75000 personnes aient arpenté les rues de Bruxelles, a sonné comme un mépris. Beaucoup de jeunes se sont dit qu’il fallait passer à une autre étape de la mobilisation : la grève scolaire, d’ailleurs initiée par Greta Thunberg en Suède.

Depuis que nous faisons grève les jeudis, la question climatique est au centre du débat. Nous n’allons pas nous arrêter, tant que des décisions concrètes pour nous mettre sur la trajectoire d’une réduction de 55 % des gaz à effet de serre pour 2030 et 100 % en 2050 ne seront pas effectives. Ceux qui estiment que nous devons retourner sur les bancs de l’école, je les invite à se joindre à nous et à faire la grève aussi. Cela accélérera le mouvement et la mise en place de solutions !

Marche pour le climat à Paris le 22 février 2019, avec Greta Thunberg

Quant à savoir si études et engagement sont compatibles, je reprends la parole de Greta : « Vous voulez que l’on aille à l’école, pour étudier des sciences et faire de nous des scientifiques qui ne seront pas écoutés ? »

Concrètement, pour ceux qui participent aux marches, nous rattrapons les cours que nous manquons le jeudi (grâce à la solidarité de nos camarades ou des profs) et suivons les cours les autres jours normalement.

Êtes-vous en contact avec des jeunes en France pour amplifier la mobilisation ici ? Y a-t-il une coordination au niveau international du mouvement Youth for Climate ? 

Oui bien sûr. Comme vous l’avez vu le 22 février, nous sommes venues, avec Greta Thunberg, soutenir le lancement de la marche en France. J’espère que le mouvement va se poursuivre. Nous avons en effet des contacts en Allemagne, au Pays-Bas, en Suisse, en Angleterre, et bien sûr en Suède avec Greta. Nous avons bien l’intention d’élargir ce réseau à d’autres pays européens.

Depuis combien de temps le mouvement a-t-il été lancé ? Avez-vous identifié ce qui fait qu’il apparait ou prend de l’ampleur aujourd’hui ?

En Belgique, le mouvement a débuté début janvier, mais Greta Thunberg a commencé son sit-in devant le parlement suédois dès septembre 2018. La raison de l’ampleur de l’action tient, je crois, au fait que les jeunes sont inquiets du décalage entre l’urgence climatique criée par les experts et l’inaction politique. Comme si nous étions tétanisés. Les jeunes ont perçu ce fossé et ont décidé de passer à l’action. Nous sommes prêts à changer nos modes de vie pour avoir un avenir viable.

Quelles sont les revendications ou les propositions les plus fortes qui émergent mouvement, selon vous ?

Nous ne sommes pas des experts du climat, notre job n’est pas d’apporter des solutions. Nous demandons donc au monde politique d’écouter les experts. Les solutions pour la transition vers une société sans carbone existent (investir massivement dans les transports publics et la mobilité douce, arrêter de verser des subsides aux énergies fossiles, investir dans l’isolation des bâtiments, soutenir et favoriser les circuits courts, mettre un prix sur le carbone et taxer le kérosène, etc.) mais il faut la volonté politique pour les mettre en œuvre. Un gouvernement, un ministre, un parlementaire, un parti politique qui ne fait pas des enjeux climatiques sa priorité n’est pas sérieux. Les autres combats n’ont aucun sens si celui-là est perdu.

Propos recueillis par Cécile Blanchard


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