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N° 560 - Urgence écologique : un défi pour l’école

Comment la complexité s’invite en classe

Julien Chamboredon

27 mars 2020
Un professeur de SVT (sciences de la vie et de la Terre) se saisit de la crise des gilets jaunes pour faire évoluer les opinions individuelles vers la construction d’un avis partagé. Carte heuristique, travail de groupe, recherches documentaires, etc., l’éducation au développement durable pousse le professionnel dans ses retranchements.

Avant le texte publié en septembre 2019, cinq circulaires et notes de service ont progressivement clarifié l’éducation au développement durable (EDD). Rien de précis n’apparaissait jusque-là sur la formation des écocitoyens. Absent des textes officiels, le terme « écocitoyen » n’en est pas moins utilisé dans le monde éducatif (atelier écocitoyen, journée écocitoyenne, action écocitoyenne) et ne saurait être dénué d’un sens d’usage évident pour tous, renvoyant à une « citoyenneté écologique », c’est-à-dire un savoir être individuel dans un collectif engagé, mobilisé pour une société prenant en compte les lois et réalités de l’écologie.

En quête de définition

La seule référence institutionnelle que l’on pourrait rapprocher d’une tentative de définition est l’introduction de la troisième circulaire consacrée à l’EDD : « La finalité de l’éducation au développement durable est de donner au futur citoyen les moyens de faire des choix en menant des raisonnements intégrant les questions complexes du développement durable qui lui permettront de prendre des décisions, d’agir de manière lucide et responsable, tant dans sa vie personnelle que dans la sphère publique. »

Si l’on accepte que la prise en compte du fonctionnement des écosystèmes dans les choix des collectifs humains est l’intégration des questions complexes du développement durable, les deux propositions précédentes parviennent à une définition de l’écocitoyenneté sur laquelle un enseignant pourra s’appuyer pour la développer chez les jeunes qu’il éduque et auxquels il enseigne, que ce soit directement via son cœur de discipline, ou via un dispositif transversal, ou encore un temps spécifique dédié à une « éducation à ». Dans cette circulaire, les expressions « faire des choix », « questions complexes », « décisions », « lucide et responsable », « vie personnelle », « sphère publique » éclairent la séquence pédagogique que nous voudrions présenter ici, au croisement de l’EDD, de l’EMI (éducation aux médias et à l’information) et de l’EMC (enseignement moral et civique).

De la crise des Gilets jaunes

À l’occasion d’un Quoi de neuf ? introductif à la fin du premier trimestre avec une classe de 3e, une brève discussion s’est établie dans laquelle les élèves montrèrent de l’étonnement face aux évènements alors assez violents décrits comme la « crise des gilets jaunes ». Le relai pédagogique a été d’orienter ces premiers échanges vers un questionnement sur le point de départ de ces évènements, en l’occurrence des pétitions en ligne contre les fortes hausses du prix des carburants, diésel en particulier, présentées par le Gouvernement comme nécessité écologique. D’emblée étaient mises en évidence les contradictions entre un discours proenvironnemental plutôt approuvé intrinsèquement par les élèves et les difficultés économiques de nombreux citoyens très divers, perçues généralement comme des éléments d’injustice sociale par les mêmes élèves. La problématique des travaux à venir était donc de décrypter, au moins partiellement, la situation, d’en repérer les composantes afin de mieux la comprendre, et de sortir des jugements trop rapides et assez mimétiques des opinions dominantes dans le milieu social des uns et des autres. La séquence a été réalisée en discontinu (environ une séance toutes les deux semaines) pendant le second trimestre, comme partie du thème des programmes de cycle 4 « La planète Terre, l’environnement et l’action humaine ».

Gérer la profusion

La première séance, en formalisant au moyen d’une carte heuristique collective l’ensemble des éléments rattachés à la problématique de départ, a permis de figurer la non-simplicité de cette étude de cas et de commencer à remettre en question certaines paroles d’élèves qui tendaient à une simplification excessive.

La deuxième séance, en initiant le travail en groupe des élèves, visait l’appropriation de chaque thématique par ces groupes et, avec l’aide de l’enseignant, sa décomposition en un ensemble d’aspects à éclairer pour pouvoir prétendre à une vue d’ensemble. L’action des élèves ayant le rôle de questionneurs y était primordiale : par leur curiosité et leur insistance, ils construisaient la qualité de l’investigation à venir.

Les deux séances de recherches d’informations se sont faites en groupe, avec des rôles bien définis au sein de chacun : deux élèves étaient plus particulièrement chargés des recherches pour répondre aux sollicitations du questionneur, un rapporteur effectuait des navettes pour exposer au professeur l’avancement des travaux et d’éventuelles questions de méthode ou difficultés rencontrées. Elles ont remobilisé des compétences précédemment mises en œuvre de recherche d’indices de fiabilité des sources internet.

Il fallait aussi couvrir l’ensemble de chaque problématique abordée, point sur lequel des relances et accompagnements étaient nécessaires au vu de leur ampleur, associant souvent dimensions techniques, environnementales, économiques et sociales. Le traitement d’ensemble était difficile, d’autant que les ressources trouvées donnaient rarement une approche synthétique des différents éclairages, voire, au contraire, en privilégiaient un ou deux selon leur nature et positionnement médiatique, ce qu’il fallait faire percevoir aux élèves chaque fois que possible.

Entre l’oral et l’écrit

C’est l’avant-dernière séance qui devait permettre de trier et d’organiser les résultats de la recherche en surmontant les écueils de la profusion et de l’éclairage partiel du sujet. Le document de travail numérique de chaque groupe, initialement constitué d’extraits et copiés-collés jugés pertinents, devant se transformer en un texte de synthèse bref, reprenant l’essentiel des informations collectées.

Au vu de l’hétérogénéité des niveaux de maitrise du langage écrit et du temps imparti, même si un prolongement en travail personnel était possible, le minimum attendu était une suite de phrases indépendantes, à raison d’une ou deux par ressource pertinente choisie. L’expertise de certains groupes leur a permis parfois de construire une synthèse organisée de l’ensemble. Les productions de chaque groupe ont offert au professeur la possibilité d’abonder la carte de synthèse collective et de projeter, lors de la dernière séance, un support d’ensemble permettant de suivre visuellement les prises de parole de chaque groupe.

La séquence s’est achevée par un débat réglé non contradictoire à priori, avec prises de parole de chaque groupe représenté par son rapporteur, suivi des questions et interventions éventuelles ouvertes à tous. L’ensemble a été ponctué trois fois par un vote instantané (dont les résultats successifs ne furent dévoilés qu’après les discussions) estimant le degré d’approbation d’une taxation écologique du carburant.

Absence de consensus

Apports riches d’informations il y eut, ainsi que plusieurs échanges, et des votes montrant l’absence de consensus et quelques fluctuations. Plus que jamais est ressortie l’idée de complexité. D’autre part, il est apparu qu’en fait, la quantité croissante d’informations reçues par les apprentis citoyens n’a pas conduit nécessairement à dégager un état collectif consensuel éclairé. Dès lors, deux questions sont soulevées : outre la qualité et l’exhaustivité de l’information sur un sujet donné, quels sont les moteurs de la fabrique de l’opinion individuelle ? Après l’information et la confrontation des arguments sur un sujet, la décision et le choix des actions passe par d’autres étapes du système décisionnaire collectif : choix unilatéral, compromis entre les parties, négociation, autant de possibilités qu’un jeune écocitoyen peut commencer à décrypter.

Peut-être la sollicitation de quelques élèves trois mois plus tard, lors d’un échange informel, sur ce dont ils se souvenaient de cette séquence, peut aussi illustrer ces enjeux éducatifs : « Pour faire un choix, il faut avoir beaucoup d’informations », « c’est difficile de se faire un avis sur certaines questions. »

Julien Chamboredon
Professeur de SVT et formateur académique à Paris

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Ce dossier nous invite à aller plus loin que l’éducation à l’environnement ou au développement durable. Comment permettre à nos élèves de prendre conscience des enjeux de cette indispensable transition écologique : apport de connaissances, actions locales, formation à l’éco-citoyenneté…

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