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Recension parue dans le N° 408 de novembre 2002

Classes relais : l’école interpellée

Marie-Anne Hugon, Jacques Pain, CRDP et CRAP, coll. « Repères pour agir », série : dispositifs, 2001.

3 novembre 2002


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Tout le monde connaît l’appréciation flatteuse que nos nouveaux ministres ont émise en ce qui concerne les classes relais, au point de vouloir en doubler le nombre ! C’est dire si l’ouvrage de Marie-Anne Hugon et Jacques Pain tombe à pic. Publié dans une collection qui donne des repères pour agir et dans la série intitulée dispositifs, il intéresse deux types de lecteurs : les militants de la démocratisation se sentiront concernés par cet objet administratif non identifié que sont les classes relais (auto-école qui recycle les élèves en rupture ou mis en situation de protection judiciaire, ou classes-poubelles, nouvelle filière de relégation ?). Bien sûr, les acteurs de ces dispositifs, de leur côté, pourront tenter de comprendre ce qu’ils font, de le comparer à d’autres réalisations et de réfléchir enfin à des améliorations d’un système consacré à la prise en charge de la difficulté scolaire.

Ce livre commence très fort en répercutant la parole d’élèves blessés par la vie et par leur parcours chaotique. Patrick n’arrivait pas « à se fixer quelque part et à rester » (p. 24), et Vanessa dépeint son angoisse : « Je vois trop la réalité, je vois trop comment les choses sont, et ça me fait peur. La vie me fait peur » (p. 30). On regrettera que les auteurs aient pris le parti d’une langue moins forte, plus anonyme pour les enseignants, qu’ils connaissent bien. Il est vrai que tous confirment que « ce sont tous des gamins qui ont souffert dans leur histoire » (p. 33), mais qu’est-ce qui leur fait choisir ce combat ? Qu’est-ce qui les motive au quotidien ? Voilà ce qu’on aurait aimé lire aussi. Au moment où le discours sécuritaire prône l’emprisonnement des mineurs de moins de quinze ans, nous voyons bien que céder à cette demande sociale serait ajouter de la souffrance à la souffrance.

Engagée ainsi, la réflexion pourrait s’embourber dans la sensiblerie. Le défi est clair et l’ouvrage le relève. Il s’agit de rescolariser des élèves menacés d’exclusion scolaire donc sociale. L’ouvrage fait un point très précis sur les mesures de protection des mineurs et sur l’ordonnance de 1945 toujours en vigueur même si elle a été vidée de son sens. Car, même agressifs et agresseurs, ces jeunes sont immanquablement des victimes, la plupart protégées par des mesures judiciaires et éducatives. D’où l’idée de relais, bizarrement définie à partir de l’électricité où elle désigne un dispositif au service de la mise en œuvre directe de toute la puissance disponible. Pour moi, plus simplement, il s’agit de trouver une instance qui, temporairement, va prendre en charge des élèves de collège (78 % de garçons !) mais avec une obligation de dessaisissement au terme d’un délai inférieur à un an. Fondé sur la sélection, notre enseignement secondaire, même massifié, ne sait pas traiter la difficulté des élèves, il n’est pas fait pour ça. Les classes relais sont un des premiers dispositifs de retour dans l’enseignement après un travail spécifique.

D’où les deux caractéristiques mises en avant par les auteurs : ce sont des instituteurs et des professeurs des écoles qui officient dans ces structures. Très souvent issus de l’Adaptation et de l’Intégration scolaires, ils bénéficient des ressources qui se sont construites au niveau national et surtout du Centre Alain Savary. Voilà encore une qualité de cet ouvrage qui foisonne en indications sur les sites permettant d’actualiser les savoirs et en numéros de téléphone utiles. Ce qui compense quelques lacunes dans la bibliographie (Buss, 1961, cité p. 60 et que je n’ai pu retrouver) et satisfera la seconde catégorie de lecteurs visée. La deuxième caractéristique que je soulignerai, c’est le terme de classe. J’ai bien peur qu’il n’y ait là un impensé pédagogique : ces élèves sont dans des collèges et j’ai pu observer sur plusieurs départements du sud de la France que l’articulation avec l’établissement d’origine (et de retour ?) de ces élèves n’est pas optimale, ce qui est d’ailleurs évoqué dans l’ouvrage.

Une autre suggestion pourrait être faite : au lieu de perpétuellement évoquer la boîte noire, comme c’est fait en page 92, il aurait été autrement intéressant de passer quelques heures dans une classe relais, avec les élèves et l’équipe éducative. Ce n’est sans doute pas contradictoire mais complémentaire avec l’étude des textes officiels qui fait le point sur l’évolution des classes relais (p. 80-88). On connaît la distinction entre le travail prescrit tel que l’organise tout patron digne de ce nom et le travail réel tel que l’exécutent les salariés qui s’organisent pour produire et vivre (ou survivre) malgré l’organisation scientifique du travail.

Conformément aux idées et pratiques de la pédagogie institutionnelle qui permet de répondre à la question enseigner en classes relais, oui mais comment ? (p. 119 à 159), la solution réside dans une organisation de l’espace, du temps et de la loi. Au lieu d’opposer socialisation et apprentissages, il est indispensable de travailler les deux dans un même temps, une même volonté, et l’on retrouve l’idée illustrée avec force par Serge Boimare du retour à la culture et aux mythes fondateurs pour que les repères culturels s’ancrent dans le plaisir d’apprendre (p. 151). C’est là que l’on peut comprendre le titre : l’école est interpellée dans la mesure où cette nécessité de remédier à ce qu’elle n’a pu « médier » trahit son incapacité actuelle à se réformer pour se fondre dans le projet de démocratisation de l’enseignement secondaire. L’école est interpellée, mais surtout le collège et le lycée, qui vont avoir à intégrer cette dimension d’accueil et d’enseignement des nouveaux publics en s’appuyant sur de nouveaux savoirs qui se forgent dans les classes relais de France et de Navarre, même si, et c’est le genre du livre qui le veut, la part d’ombre qui subsiste, d’échec qui résiste, n’est pas évoquée dans le livre.

Les solutions évoquées, même si elles viennent du premier degré pour la plupart, pourront s’organiser autour de trois dimensions : individualiser les parcours des élèves, individualiser la formation des professeurs et mettre en réseau la scolarité (le réseau concerne aussi bien les villes que les établissements ou les classes relais). Alors, dans ces conditions, aller vers un doublement, mais progressif, du nombre des classes et internats relais, pourquoi pas, si on n’en fait qu’une instance de traitement de la grande difficulté et pas une filière de relégation ?

Richard Étienne


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