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N° 549 - Usages des livres jeunesse

«  C’est rageant d’observer dans la durée cet immense gâchis  »

Entretien avec Stéphane Beaud

Un coup de cœur pour le dernier ouvrage du sociologue Stéphane Beaud, La France des Belhoumi. Portraits de famille (1977-2017), sorti en mars 2018, nous a donné envie de lui donner la parole. Son projet de «  donner une voix à ces descendants de l’immigration qui s’intègrent sans rien dire et sont pourtant stigmatisés  » vaut d’inviter à lire cet ouvrage.

Dans La France des Belhoumi, vous montrez bien l’influence déterminante de l’école sur les trajectoires des huit enfants de la famille Belhoumi. Seize ans séparent l’ainée Samira, née en 1970, de la plus jeune, Nadia, née en 1986. Comment expliquez-vous que les plus jeunes ne bénéficient pas autant de leur scolarité que les ainées ?

Je ne dirais pas exactement les choses comme cela. Dans la comparaison entre les deux ainées et les trois cadettes, le plus frappant est la similitude des premiers diplômes postbac obtenus : diplôme d’infirmière pour l’ainée (Samira) et la première des cadettes (Dalila), DUT (diplômes universitaires de technologie) de carrières sociales pour la seconde (Leïla) et la benjamine (Nadia) ; similitude aussi du niveau de diplôme (bac + 3 ou + 4). Plus intrigant est le fait que deux des cadettes (Dalila et Amel) n’aient pas décroché un bac général comme leurs deux ainées, mais un bac technologique STT (sciences et technologies tertiaires). Comment expliquer ce décalage assez net, donc la scolarité moins réussie des cadettes au lycée ?

La réponse se situe à un double niveau : d’abord, familial, les cadettes ont été moins sous pression et moins contrôlées que leurs ainées, ont pu profiter davantage de leur adolescence que leurs sœurs ainées. Elles étaient moins scolarocentrées et surtout moins dans l’ascèse scolaire. Ensuite, la variable déterminante : l’environnement local a changé. Les cadettes ont grandi dans un habitat HLM qui s’est transformé en cité, avec un processus marqué de ségrégation scolaire et spatiale. En quinze ans, le collège de secteur est devenu un collège composé majoritairement d’enfants d’immigrés avec, comme souvent, un plus grand turnoveur de professeurs qui, aux yeux des cadettes, leur sont apparus comme moins aidants, aguerris ou plus lassés. Résultat, quand les cadettes arrivent au lycée, elles affrontent ce que j’ai appelé dans 80 % au bac le choc du lycée, typiquement subi par les anciens élèves de collèges ZEP (zone d’éducation prioritaire).

«  En France, dites-vous [1], il n’y a pas ou peu de vie après l’échec scolaire.  » Si l’école ne peut pas tout, quelle est la part que peuvent cependant prendre les enseignants de primaire et de collège aujourd’hui pour tenter d’enrayer la pente vers une école de plus en plus inégalitaire ?

Ils peuvent peu et beaucoup à la fois. Ils peuvent peu quand ils doivent enseigner en primaire dans des zones de grande pauvreté matérielle et morale. Car le poids des structures sociales emporte tout sur son passage. C’est ce que raconte bien Véronique Decker (directrice d’école à Bobigny depuis trente-trois ans et qui a vu s’opérer sous ses yeux ce processus de paupérisation) dans ses ouvrages et interviews. Mais ils peuvent aussi beaucoup quand ils (je devrais dire elles) parviennent, la foi chevillée au corps et par un investissement de tous les instants, à faire déjouer les lois de la reproduction scolaire et sauver quelques élèves de leur milieu local qui les piège.

Que vous a appris de et sur l’école le compagnonnage, pendant les cinq années de votre enquête, avec les frères et sœurs Belhoumi ?

J’arrive à un certain âge, ai fait un certain nombre d’enquêtes de terrain, ai lu quantité d’articles et de thèses sur le sujet, si bien que j’ai eu surtout l’impression de voir confirmés bon nombre de résultats déjà acquis dans la recherche. D’abord et avant tout, L’école qui classe, comme le dit Joanie Cayouette-Remblière dans un livre important [2], qui, plus que jamais, classe et ordonne les destins professionnels et sociaux, contrairement à la vulgate des gazettes. Ensuite, ce que j’appellerai le «  remords de l’école  », très vif chez les trois frères Belhoumi (nés en 1975, 79 et 81) qui ont assez largement échoué dans leur scolarité (seul Azzedine a un bac pro). Ils vivent aujourd’hui douloureusement cet échec, comme un manque et comme un handicap dans leur vie professionnelle.

Est-ce bousculant pour un universitaire dont on imagine que la trajectoire scolaire a été lisse ?

Non pas trop, eu égard à ce que j’ai dit précédemment. C’est surtout rageant d’observer dans la durée cet immense gâchis provoqué par la permanence de l’échec scolaire dans les milieux populaires (même s’il existe ailleurs). Rageant aussi de constater que, malgré le travail des lanceurs d’alerte que sont les sociologues, sur ce sujet, les politiques publiques menées depuis vingt ans n’ont pas été à la hauteur du défi. Je pense notamment à l’atonie de la formation continue. Car les trois frères Belhoumi, comme beaucoup de leurs pairs sociaux, peuvent faire preuve d’une réflexion sur leur parcours et auraient mérité une seconde chance. Mais en France c’est très, très difficile.

Propos recueillis par Nicole Priou


[1Dans un entretien avec Alternatives économiques : https://m-url.eu/r-1r6d

[2Publié aux PUF, 2017  : https://m-url.eu/r-1r6n

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