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Alors j’ai tout changé…

Isabelle Andriot

15 février 2013

Nul n’est parfait  : je suis prof de maths et n’ai que des classes de 3e. Cela fait déjà quelques années que ça dure. Mais avec, il y a quatre ans, un changement de taille.

Par un mois de juin ensoleillé – le mois de juin ayant toujours été pour moi celui des grandes décisions – je me suis dit que j’en avais assez. Assez d’une pédagogie frontale qui, jusqu’ici, constituait l’essentiel de mon enseignement. Assez de commencer l’étude de chaque notion par des rappels inutiles pour certains, insuffisants pour tant d’autres. Assez de n’avoir quasiment rien à offrir à ceux qui n’étaient pas armés pour entrer dans cette notion. Assez de proposer un rythme qui n’était tout à fait adapté qu’à l’«  élève moyen  », que je n’ai jamais rencontré. Assez de m’adresser à une classe quand chacun des enfants aurait eu besoin d’un discours différent. Assez d’édicter un règlement commun alors que certains étaient parfaitement autonomes et d’autres si vierges des codes scolaires. Assez de proposer le même jour, à tous, une même évaluation censément bien placée et justement calibrée pour chacun. Assez de hiérarchiser, par des notes, ce qui se prête si mal à la hiérarchisation… Assez, en somme, tout en discourant fréquemment sur la prise en compte de l’hétérogénéité, de la nier, au quotidien, dans mes classes.

Alors j’ai tout changé. Oui, vraiment tout. Qu’on se représente bien le décor actuel  : dans ma salle, pas de «  fond  », six groupes de tables en marguerite. Mon bureau au centre. Un tableau, certes, mais qui n’est là que par habitude  : jamais d’intervention devant la classe entière. Chacun travaille au sein d’un groupe, sur dossier  ; les élèves savent qu’ils ont quatre chapitres à traiter chaque trimestre, dans l’ordre de leur choix, et qu’ils peuvent compter sur moi. C’est tout. Ni plus, ni moins.

  • À l’entrée des apprentissages

Lorsqu’un élève ouvre la porte d’un chapitre, le premier document que je lui propose est une fiche d’autoévaluation diagnostique. Celle-ci liste les pré-requis, chacun d’entre eux étant testé par un court exercice. La fiche est autocorrective  : l’élève peut, en une demi-heure, faire un point exact de ses connaissances et de ce qui lui fait défaut pour aborder la notion.

Ceci étant fait, la fiche suggère des remédiations. La plupart du temps, il s’agit de se référer à des manuels des années antérieures. Ceux-ci sont à disposition dans une petite bibliothèque installée dans un coin de la salle. Lorsque cela ne suffit pas, parce que le contenu est trop ardu ou que la difficulté est ailleurs, d’autres ressources existent  : les élèves du groupe en premier lieu, d’autres élèves si nécessaire, moi enfin. Je suis à tout moment disponible pour passer quelques minutes avec un élève qui me sollicite, n’étant pas accaparée par la gestion de classe ou un cours magistral à mener.

  • Dans les rythmes d’apprentissage

Chaque élève travaille au rythme qui est le sien. Il est autonome, aidé par une «  feuille de route  » qui le guide dans les différentes activités. Un temps maximal indicatif est porté sur les documents. Si ce temps ne suffit pas, c’est hors la classe qu’il faut terminer l’étude des différents points, sans quoi chacun sait qu’il se trouvera débordé en fin de trimestre.

Pour ceux qui progressent plus vite, je conseille malgré tout de ne pas passer moins de deux semaines à l’étude d’un chapitre. Des activités différentes, mais toujours en rapport avec la notion, sont alors proposées  : exercices de synthèse nécessitant l’élaboration d’une stratégie, applications des connaissances mathématiques à d’autres sciences, exercices d’entraînement au brevet… Tout cela en suffisance pour «  occuper  » jusqu’aux plus rapides.

  • Dans l’implication et l’autonomie

Je ne crois pas que tout élève d’une classe de 3e soit capable de ne faire que des maths pendant une heure. Chacun est libre de se consacrer à autre chose une partie du temps, de se détendre, de discuter un peu avec des camarades… Il n’y a pas d’obligation à travailler. Pour autant, je n’ai jamais constaté qu’un groupe ait passé une heure entière à faire autre chose. Toujours, ils reviennent à l’activité mathématique.

Le dispositif que j’utilise nécessite, de la part des enfants, une grande autonomie. Mais je veille à être là  : chaque fois que je ne suis pas appelée par un élève ou un groupe, je «  flâne  » dans la classe, passant en priorité mon temps auprès de ceux que je sais peu autonomes, pour recadrer leur travail, faire le point sur leur progression, les rassurer.

  • Au terme des apprentissages

Ce sont les élèves qui demandent individuellement à être évalués au terme d’un chapitre. Ils le font n’importe quand dans l’année, quand ils s’y sentent prêts, soit qu’ils ont constaté d’après leur fiche d’autoévaluation avoir acquis toutes les compétences exigibles, soit qu’un camarade a déjà passé une évaluation similaire et qu’elle leur semble à leur portée, soit encore qu’ils ont fait le point avec moi et que je les ai déclarés «  prêts  ».

Il existe deux types d’évaluations sur chaque chapitre  : l’«  UV de base  », destinée à tous, qui porte sur les compétences exigibles uniquement, et l’«  UV de synthèse  », que l’on peut passer dès que l’UV de base a été réussie. Les élèves qui font ce choix se voient alors proposer un ou deux exercices plus difficiles, qui attesteront le cas échéant d’une bonne maîtrise des notions en jeu.

Ces évaluations ne sont pas notées  : elles sont «  validées  » ou non… C’est en toute fin de trimestre que j’attribue une note, en fonction du nombre d’évaluations finalement validées. Qu’un élève ait eu besoin d’une ou de quatre passations avant de réussir le devoir n’a aucune influence sur la note finale.

Rien de miraculeux dans ce dispositif  : de nombreux problèmes se posent encore et tous, il s’en faut, ne réussissent pas. Mais dans la classe, nul n’est jamais brusqué dans ses apprentissages, dépassé par un rythme qui ne lui convient pas ou pénalisé pour n’avoir pas été assez vite. Le principe directeur  : faire en sorte qu’aucun élève n’ait à souffrir de ses différences… Un challenge permanent  !

Isabelle Andriot
Professeur de maths en collège à Soissons


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