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« Ouvrir le champ des possibles »

Tania de Montaigne a mille cordes à son arc : écrivaine, autrice de chansons, chroniqueuse radio et télévision, actrice de ses œuvres, une artiste engagée très éloignée de tout conformisme. Entretien avec une passionnée pensante.
En quoi votre scolarité a-t-elle pu contribuer à votre « appétit culturel » ?

C’est une question compliquée, car il n’y a pas un moment précis qui détermine un parcours, c’est en fait un agrégat entre tout ce qu’on a reçu de sa famille, de son entourage, des influences extérieures, et les expériences scolaires, les professeurs qui vous mettent en lien avec des œuvres ou simplement avec la langue, ils nous fournissent les outils nécessaires à notre autonomie.

Je sais, pour ma part, que la découverte des Pensées de Pascal a été quelque chose d’incroyable. Quelque chose s’est produit entre Pascal et moi, cette idée qu’on est entre deux infinis et qu’on est un « roseau pensant » qui plie sans rompre, me parlait beaucoup. Mais, ça, je le dis après coup. Sur l’instant, c’était surtout un moment de « transport ». La culture, c’est ça, avoir une illumination, ce qui implique d’offrir à chacun une palette de possibilités. Et, ainsi, pouvoir rencontrer des artistes, des auteurs qu’on n’aurait pas découverts soi-même. Pour moi, l’école doit à la fois donner une grammaire qui permet de lire le monde et présenter une grande variété de choses, ouvrir le champ des possibles. Certaines vont nous ennuyer, mais d’autres vont nous transporter. Rien de pire que de réduire le champ pour les plus éloignés de la culture. Moi, qui ai grandi au XXe siècle dans une cité de l’Essonne, j’ai pu être en dialogue avec un janséniste du XVIIe siècle.

Vous avez été une « accompagnatrice scolaire », qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

Je l’ai fait dans un endroit où moi-même j’ai été accompagnée, dans un centre social. À 16 ans, ça me paraissait évident qu’il fallait que je rende ça à mon tour. Ce centre brassait des enfants d’une grande diversité sociale, certains réussissaient bien, d’autres étaient en difficulté. Cela a été important pour moi de prendre ma part et cela a duré une quinzaine d’années. Moi qui étais bonne élève, j’ai essayé de comprendre pourquoi certains avaient du mal. Au fond, la « chance » des « mauvais élèves », c’est qu’ils sont obligés pour progresser de comprendre comment ils apprennent et ce qui les bloque. Quand ils ont saisi ce qui n’allait pas, ils ont acquis une connaissance d’eux-mêmes que les bons élèves n’ont pas. Et cela peut donner de super bons profs !

L’école ne peut pas tout, et c’est intéressant que des accompagnements existent en dehors. Cela ne doit pas être des ilots séparés, il faut créer des liens avec l’école, tout en clarifiant bien les rôles de chacun.

Avez-vous l’occasion de rencontrer des jeunes autour des questions d’identité notamment avec votre livre L’Assignation : les Noirs n’existent pas ? Comment est-ce reçu par les jeunes ?

On a lancé cette histoire d’identités, sans vraiment définir la notion. Je me souviens quand Sarkozy s’adresse aux « musulmans » en 2012, après l’attentat de Mohammed Merah, en oubliant qu’il s’agissait de Français et que c’est donc toute la France qui était touchée. L’identité prise comme l’idée qu’une personne ne serait définie que par une seule caractéristique, c’est pratique du point de vue marketing, mais c’est catastrophique sur le plan de la citoyenneté. On enferme dans des boites et on évoque la discrimination comme quelque chose d’individuel qui part d’une différence alors qu’il s’agit avant tout d’un combat pour l’égalité des droits humains. En faisant ça, la discrimination n’est plus le sujet de tout le monde, le droit disparait.

Depuis la sortie de Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin en 2015, je vais régulièrement à la rencontre des jeunes, du primaire jusqu’en master. Cela m’a permis de parler de nos fausses évidences, des assignations. Ce qui est important pour moi, c’est de resituer la citoyenneté, les droits humains. Quand je rencontre ces jeunes, ce qui m’intéresse, c’est d’être dans une discussion ouverte. La liberté de parole existe, mais il est important ensuite de voir si l’idée de chacun tient le coup. Je n’arrive pas avec un plan établi, on part des questions et des points de vue de chacun, on prend le temps de les développer et de s’écouter les uns les autres, à l’opposé des réseaux sociaux où chacun s’affirme avec sa vérité.

Pouvez-vous rappeler qui était Claudette Colvin ?

En mars 1955, dans le sud des États-Unis à Montgomery, en Alabama, Claudette Colvin, une adolescente noire de 15 ans, refuse de céder sa place à un passager blanc dans un bus. Elle est arrêtée. Elle sera la première noire à plaider non-coupable et à attaquer la ville. Rosa Parks fera la même chose neuf mois plus tard. J’ai voulu montrer que l’héroïsme, ce n’est pas forcément spectaculaire, ça peut être un geste silencieux, mais qui va être déterminant. Je ne désespère pas qu’on puisse, un jour, faire venir Claudette Colvin en France si elle peut se déplacer. Et pourquoi pas donner son nom aussi à des établissements ?

Vous avez des pratiques artistiques des plus diverses. Comment développer cette diversité dans notre école ?

Il faudrait y croire. L’institution souvent ne prend pas l’art au sérieux, j’ai souvenir de cours de dessin ou de musique pas valorisés et peu intéressants. Mais pour ça, il faut quelque chose de plus transversal, qui ne hiérarchise plus les disciplines entre ce qui serait fondamental et ce qui serait secondaire, et en ne se limitant à aucune forme d’art. Il est essentiel de faire vivre l’art à l’école et on en est encore loin, je crois.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk
Photographie Jean-François Paga

Article paru dans le n° 578 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

Écrire pour être lu

Coordonné par Ben Aïda et Jean-Michel Zakhartchouk
Ce dossier s’inscrit dans une réflexion critique menée sur les « fondamentaux » à l’école énoncés dans les discours injonctifs (« lire, écrire, compter, respecter autrui »). Il s’agit de s’interroger à la fois sur le sens à donner à l’écriture des élèves (qu’écrivent-ils, pourquoi, pour qui ?) et sur l’apprentissage du geste.