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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La Maison des 3 espaces, histoire d’une école où tout s’invente (2)

Épisode 2. Le voyageur : Jacques Suzat

2 juillet 2015

La Maison des 3 Espaces à Saint-Fons, près de Lyon, n’est pas une école banale ou plutôt elle contient dans son projet tout ce dont on peut espérer de l’école : la conviction que l’échec scolaire n’est pas une fatalité, le foisonnement pédagogique, le lien avec son quartier, la place faite aux parents et la force du collectif. Alors, pour tout ce qu’elle nous raconte de ce que l’éducation a de meilleur, nous avons décidé, à l’orée de l’été, de nous y attarder.


En arrivant à la Maison des 3 Espaces, Jacques Suzat a apporté les fruits de son itinéraire pédagogique riche d’expériences, et s’il s’y est posé c’est qu’elles trouvaient là un écho. Fils d’ouvrier, il entre à 16 ans dans le monde de l’enseignement par la porte de l’école normale. De son enfance dans une cité, il a tiré le goût d’enseigner auprès de milieux modestes. A Bron, dans la banlieue lyonnaise, dans les montagnes algériennes puis dans des cités parisiennes, son chemin est composé d’engagements pour une certaine idée de l’école, celle qui ouvre les portes de l’avenir pour chacun, celle qui repose sur la conviction que tout enfant est éducable et capable quelque soit son origine sociale.

Il fait une halte pendant un an pour travailler dans les vignes du Beaujolais. Là, il rencontre l’École nouvelle, «  Terrevigne  », s’y installe pour sept ans de vie professionnelle intenses. Il poursuit sa route, s’inscrit au CEPEC, Centre d’études pédagogiques pour l’expérimentation et le conseil, où il participe à des recherche-actions. Il rencontre Philippe Meirieu, Guy Avanzini, ouvre encore ses horizons en animant des formations.

Et puis un jour, à l’occasion d’une manifestation pour soutenir un instituteur «  Freinet  » en grève, il s’arrête devant la Maison des 3 Espaces, qui accueillait ce jour-là Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation. La discussion s’engage avec lui, il est invité à partager l’apéritif dans l’école. Il fait connaissance avec l’équipe pédagogique, discute avec les unes, les autres, surpris par un projet fort, qu’il ne connaissait pas. Cette rencontre impromptue coïncide avec son souhait de se rapprocher de Lyon. «  J’avais le choix entre cette école et une école Freinet à Vaux en Velin  ». Il hésite parce que, nous dit-il, «  je n’aime pas quand tout le monde pense pareil  ». Un ami, coordonnateur des activités périscolaires à la mairie de Saint-Fons le convainc de se pencher un peu plus sur la question. Alors, il postule.

Le poste est à profil, il passe devant une commission composée de l’inspectrice, la directrice et plusieurs enseignants. Il expose ses motivations, raconte son parcours, ce qu’il peut apporter au projet. Il est séduit par ce lieu d’innovation et son architecture en forme d’escargot, l’unité entre les cycles, les liens avec le collège et la petite enfance. Il écoute l’histoire de cette école née dans des préfabriqués, de la volonté d’une équipe et des élus locaux, une histoire de militants qui résonne avec son propre cheminement. «  Faire le mieux dans un endroit où il y a le moins, créer un beau lieu avec une équipe forte, c’est ce qui m’a séduit  ».

Il arrive aussi avec une idée en tête, celle d’ajouter la formation à la palette du lieu, en amenant son expérience, celle d’une certaine prise de distance pour mieux comprendre le métier d’enseignant. «  A n’importe quel niveau, quand on sait quelque chose, on n’a pas le droit de le garder pour soi  ». Il partage ses pratiques, ses observations, avec des stagiaires et savoure le travail en équipe pédagogique. Il retrouve les principes de la pédagogie Freinet, des traces de son expérience dans une école nouvelle, dans une application amplifiée, enrichie par les apports de la pédagogie différenciée. «  Les enfants avaient un pouvoir sur leurs apprentissages, sur leur vie à l’école  ». Pour lui, la particularité du lieu est aussi de réunir une équipe constituée là où enseigner n’est pas une évidence auprès d’élèves en difficulté. Penser ensemble, travailler ensemble, dans un endroit choisi où l’on est choisi, pour rendre accessible les savoirs, la réussite scolaire au-delà des barrières premières d’une faible maîtrise du langage.

Lorsqu’il était formateur au CEPEC, Jacques Suzat insistait sur la prise en compte de la réalité des lieux, qui pouvaient être des lieux de violence sociales, familiales, reproduites dans l’école. A la Maison des trois espaces, la barrière contre cette violence est celle de la parole, une parole partagée au sein de l’équipe, unique à l’oreille des enfants, des parents. Le rapport à la loi était net. «  On peut parler de tout mais on ne peut pas tout faire. On pose des limites fortes sur ce qui n’est pas négociable  ». Et dans ce cadre où les savoirs se déploient à l’abri, les activités périscolaires ont une place entière, dans un projet éducatif qui module les rythmes, associe des intervenants extérieurs, et bénéficie d’un dialogue entre Éducation nationale et mairie.

Activités artistiques, culturelles, heures de classes aménagées, voire diminuées, les moyens sont présents pour soutenir des projets sans cesse renouvelés. La pédagogie est envisagée par cycle associant trois niveaux et impliquant là encore un travail d’équipe, concerté, entre les cinq enseignants du cycle. Le projet d’école, axé sur la culture, s’ouvre aux parents, les invitant à participer, à contribuer, partant à la découverte des richesses culturelles du quartier, pour partager toujours et encore.
L’enseignant-retraité se souvient de l’architecture de cette école pas comme les autres, avec sa rue centrale et le bureau de la directrice, Monique Desgouttes-Rouby, au milieu, ouvert, comme l’était le lieu, un lieu de vie, de respect, de confiance. La parole était la dominante, là où pour toutes les familles, l’écrit n’était pas une évidence. Et de tous les projets, de tout le travail en équipe, les brèches percées dans les apparentes évidences inamovibles, naissaient une certaine réussite mesurée à l’aulne des résultats départementaux et nationaux. Dans un quartier réputé difficile, une «  école des enfants heureux  » était alors, selon l’évaluation du CRDP, tout à fait dans la moyenne.

Et puis, après sept ans passés là, il a repris son chemin parce que, dit-il, «  j’aime bien partir quand tout va bien  ». Il est allé du côté de l’IUFM de Grenoble puis il a souhaité terminer son chemin d’enseignant en revenant à des choses toutes simples, «  redevenir un instit de base  », prendre un poste de remplaçant. Depuis une douzaine d’années, il est à la retraite, a poursuivi d’autres voyages au propre, dans d’autres pays, et au figuré, à l’aide de pinceaux et de sable. Ses engagements, il ne les a pas oubliés en route, misant toujours sur le collectif pour, par exemple, faire venir le cinéma à la campagne.

Et si aujourd’hui ses souvenirs de la Maison des trois Espaces sont si forts, comme le sont ceux de l’École nouvelle du Beaujolais, c’est qu’il a vécu là des années extraordinaires. «  C’était une équipe étonnante avec des débutants et d’autres qui avaient travaillé toute leur vie dans des quartiers populaires, sans se poser de questions  ». Il assimile l’expérience à un cadeau, un passage où son parcours prenait tout son sens au sein d’un collectif. Il se souvient de la bonne humeur, du travail fort avec les enfants, de tout un quartier qui vivait autour, avec l’école. Sans doute y a-t-il retrouvé les traces de sa propre enfance dans une cité et tout ce qu’il en a apporté avec lui : un engagement pédagogique et la volonté de partager la force émancipatrice du savoir.

Monique Royer

Épisode 1. La bâtisseuse : Monique Desgouttes-Rouby
Épisode 3. L’apprenante : Sonia Viel
Épilogue : une histoire sans fin

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier