Un outil de travail en moins, une appellation en plus

Depuis des années, les écoles ZEP de la ville accèdent à un service de traduction par téléphone qui s’appelle Inter Service Migrants. Il suffit d’appeler, d’indiquer la langue souhaitée, de donner notre mot de passe et la personne de l’accueil nous met en relation avec quelqu’un qui parle couramment cette langue.

C’est évidemment très pratique, car même avec le goût des langues étrangères, il est assez peu probable de trouver dans une école des enseignants qui parleraient à la fois le vietnamien, le lingala, l’arabe, le roumain, le bambara,  le kabyle, le créole haïtien, le chinois, le wolof, le turc, le kurde, le croate, le bengali et j’en passe…

Or, il est indispensable de bien se comprendre avec les parents. D’abord au moment de l’inscription de leurs enfants, pour tout ce qui est administratif, puis chaque trimestre, afin de faire le point sur les résultats des élèves. C’est d’autant plus indispensable qu’il ne s’agit pas seulement de communiquer des résultats et d’en rester là, mais aussi d’évoquer avec eux les difficultés éventuellement rencontrées (éventuellement, car ils n’ont pas tous des difficultés) et d’ébaucher les moyens d’en venir à bout.

Dans ces conditions, bien se comprendre ne se limite pas à être capable de traduire mot à mot, c’est aussi pouvoir saisir des modes de pensée et des représentations de l’école qui varient énormément d’un pays à l’autre. Mettre l’enfant lui-même à contribution pour effectuer la traduction est une fausse solution, gênante car elle s’apparente symboliquement à une prise en otage : il ne peut pas être à la fois en dedans et en dehors de ce qui se dit. De plus, cela place les parents dans une position d’infériorité qui peut être très nuisible à leur autorité.

Inter Service Migrants apporte donc une aide particulièrement précieuse à toutes les directions d’écoles. Aux psychologues scolaires également, qui doivent mener des entretiens où « ils » (c’est un masculin de principe, grammatical, car la profession est des plus féminisée) s’assurent que les procédures sont comprises et acceptées par les familles, en particulier pour les orientations dans des classes spécialisées.

Or, depuis maintenant une semaine, nous ne pouvons plus avoir recours à Inter Service Migrants. Pourquoi ? Parce que le budget correspondant est épuisé. C’est simple: il n’y a plus d’argent pour payer. Ce n’est pas la première fois que cela arrive, ce n’est donc pas à mettre sur le compte de l’austérité dernière mouture, mais c’est toujours aussi exaspérant.

Brusquement, on nous enlève un outil de travail.

Inter Service Migrants, ce n’est pas l’Etat. C’est une structure privée, associative mais qui vend ses prestations et a besoin d’être payée. Pour des raisons comptables, la ligne budgétaire est un truc qui fonctionne en année civile c’est à dire du 1er janvier au 31 décembre. Lorsque ladite ligne est épuisée, cela veut dire que nous n’avons plus accès au service jusqu’au 1er janvier de l’année suivante. Et nous sommes seulement début octobre…

Comment faire pour continuer d’ici là à parler avec tous les parents non francophones ? Comment leur remettre les livrets du premier trimestre ? Comment recevoir les parents d’enfants handicapés et monter avec eux le dossier qu’ils doivent soumettre à la Maison Départementale des Personnes Handicapées ? Nous n’avons pas de réponse. Pas plus que nous n’avons de réponses aux mails envoyés cette semaine à l’administration à ce sujet. Plusieurs directeurs ont alerté les syndicats et nous attendons que nos délégués syndicaux puissent joindre le cabinet du DASEN.

Le cabinet du quoi ?

Ah, je vais vous expliquer. Le DASEN n’est pas un maître d’arts martiaux asiatiques mais le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale. Avant, le chef, au niveau départemental, s’appelait Inspecteur d’Académie et on le désignait familièrement par les initiales IA. Maintenant, depuis la dernière année scolaire, c’est le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale. C’est peut-être plus approprié à ses véritables fonctions, puisque cette sorte d’inspecteur-là dirige et n’inspecte pas.

Admettons. En fait, je ne l’admets pas tout à fait car ce changement s’explique par la volonté du précédent ministre, lui-même ancien haut cadre de l’Oréal, d’ouvrir l’encadrement de l’éducation nationale à des gestionnaires ou des commerciaux venus du privé et qui, dans une certaine pensée magique de droite, seraient plus aptes à obtenir du système une meilleure « productivité ».

Mais même en faisant abstraction de ce côté sournois, je verrais dans ce changement d’appellation quelque chose de prodigieusement agaçant. C’est une constante dans la maison Education nationale : dès qu’on s’habitue un peu à un nom, il y a un inoccupé du ministère qui trouve urgent de le changer! Et qui dit changement de nom, dit que tous les services de communication de toutes les académies vont refaire les en-têtes d’une grande quantité de documents. A l’échelle de l’institution, le moindre changement de ce genre engendre une dépense considérable. N’y avait-il rien de plus urgent ?

Par exemple, il aurait pu être jugé plus urgent de maintenir partout dans l’éducation prioritaire la possibilité de recourir à Inter Service Migrants. Là où nous sommes, en ZEP, nous avons besoin de traducteurs pour travailler correctement. L’urgence, c’est de nous donner des outils stables. Le budget utilisé pour le changement des appellations aurait sans doute pu y suffire.

Mais c’est déjà trop demander. Ce même ministère dépense des fortunes dans des documents individualisés d’accueil pour les parents, pour les enseignants, imprimés en couleur sur du papier glacé, alors que tous les renseignements qu’ils contiennent pourraient être mis sur une affiche par école. Là où il faudrait de la rigueur, de la stabilité et des procédures claires qui sécurisent tout le monde, nous nous installons dans le monde du paraître.

Bref, il me semble qu’il reste encore du bling-bling… Ce mot issu du créole jamaïcain, qui désigne le bruit des chaines en or sur les chanteurs de reggae et qui, fort heureusement, n’a plus besoin de traduction.

Véronique Decker

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