Le pilotage par les chiffres ? Sauf que, sauf que…

Voilà qu’à nouveau le ministère de l’Education nationale parle évaluations, exige des données et fait installer des logiciels pour les traiter. Tout cela au nom de l’égalité républicaine. Une égalité qui serait mise en œuvre au travers de la nouvelle religion ministérielle : le pilotage par les chiffres.

Difficile d’y échapper. C’est vrai, comment être contre les chiffres ? Sauf à passer pour un réactionnaire mystique, tout le monde est tenu de s’accorder sur la neutralité et la validité du chiffrage. La description de la réalité dans le langage mathématique ne saurait souffrir de la défiance.

Sauf que, sauf que….

D’abord, il y a des chiffres qui ne servent jamais. Par exemple, voici les demandes de mutations des enseignants du 1er degré de la Seine Saint Denis (source SNUIPP) :

Demandes de sortie du département : 2745

Demandes d’entrée dans le département : 15

Lorsque je suis entrée comme institutrice dans le département, la situation était déjà similaire. Sur 10 000 instits environ (à l’époque il y  avait encore des profs de collège avec le statut instit, nous étions donc plus nombreux qu’aujourd’hui), 2 500 demandaient chaque année à partir. Aujourd’hui, nous sommes environ 8000 professeurs des écoles (PE) et 2 745 voudraient s’en aller.

Or cette proportion, d’un ordre de grandeur constant depuis des années, n’a jamais été source de « pilotage »… Il y a eu une immense grève départementale en 1998, lors de laquelle les enseignants, les parents et les élèves s’étaient réunis sous le mot d’ordre « on est pas des moins que rien, on veut des moyens ». Des postes avaient été obtenus et des améliorations décidées, puis ces « acquis » se sont effondrés, petit à petit, sans changer l’immense désir de partir, qui anime la plupart des enseignants dans notre département.

Sauf que, sauf que….

Le recueil des données est erratique… Une école privée présente en « candidats libres » les élèves de terminale qui risquent de ne pas avoir le bac, afin de préserver un bon « chiffre » pour le taux de réussite au bac. Le passage des évaluations est censé donner un « niveau de l’élève » à partir du recueil de données sur une semaine, lors d’exercices dont les réponses sont « pavlovisées » dans certaines classes au détriment de savoirs réels.

On a vu en Angleterre, une grève des instits qui en avaient plus qu’assez, pour l’équivalent du CM2, de ces évaluations. Elles ne sont que justifications pour un traitement à la tête du client, des écoles et des enseignants, dans une organisation qui vise d’abord et avant tout à la baisse des coûts.

Désormais, tout doit être « validé » en mode binaire, avec simplement une date, qui prouverait qu’une compétence est « acquise », par exemple au 27 avril 2012… et, absurdité supplémentaire, qu’elle le serait définitivement.

Et de plus, et de plus …

L’usage ultérieur des chiffres ainsi produits n’est pas clairement établi. Lorsque les « résultats » d’enfants de 5, 8 ou 11 ans sont inscrits dans un logiciel qui les relie à une base de données contenant leur identité, qui sait ce que ces « performances » deviendront ?

Certes, « Cerise », la fameuse application qui reliait le logiciel « Base élèves » au Livret personnel de compétences (LPC) vient d’être retoquée par la CNIL. Mais un nouveau logiciel de gestion de données des enseignants vient d’apparaître. Et je vois déjà se profiler le logiciel qui va relier les « résultats » des élèves aux noms des enseignants.

Ce qui « prouvera » que les enseignants du privé et du public sélectif ont une « valeur ajoutée » supérieure à celle du public « normal », car en choisissant leurs élèves, ils ont évidemment de meilleurs « résultats » à la sortie.

Je fais partie des derniers Mohicans qui pensent encore que le but de l’école n’est ni la réussite, ni la performance, mais l’éducation des générations qui nous succèdent. Le stress dans lequel on impose un rythme d’acquisitions soit disant « validées » à un âge où tout est encore mouvant risque d’être sanctionné par la création d’une génération qui ne tiendra qu’avec l’aide de médicaments, de produits dopants, et dont la moralité collective n’aura pas été construite.

Alors, alors…

Il reste d’idée d’aller dans les Pyrénées Atlantiques, à voir les chiffres, il devrait y faire bon vivre…

Demandes de sortie du département : 24

Demandes d’entrée dans le département : 603

Mais faut-il se fier à ces simples chiffres pour se décider ?

Véronique Decker

P.S.

P.S. Sur les « devoirs à la maison », thème du billet précédent, j’ai eu l’occasion de m’exprimer le samedi 31 mars dans Revu et corrigé, l’émission hebdomadaire de Paul Amar, sur France 5. J’y étais opposée (fort civilement) à Oren Gostiaux, vice-président de la PEEP (Parents d’élèves de l’enseignement public). Sur la vidéo (qui ne sera malheureusement disponible en ligne que provisoirement, si j’ai bien compris), nous apparaissons à partir de 1 heure 09 d’émission et pour un bon quart d’heure.

3 commentaires sur “Le pilotage par les chiffres ? Sauf que, sauf que…

  1. Bonjour !
    Je vous ai entendue ce matin sur France Info et j’ai trouvé votre intervention très juste ! Merci d’avoir été la porte-paroles des enseignants qui attendent beaucoup du nouveau gouvernement (dont je suis).

    • Oui, nos paroles sont plurielles et le s y était alors bienvenu. J’ai essayé à la radio de donner sans doute des pistes qui font aujourd’hui consensus : former les enseignants à ce qui est un métier qualifié, et non une garderie qui pourrait être assurée par n’importe qui, étudiant, chômeur ou retraité…retrouver les milliers de postes perdus, en finir avec l’image d’une école qui ne serait faite que pour les maths et le français, et pilotée par des « évaluations » qui sont une entourloupe sans grand intérêt ni pour les élèves, ni pour leurs enseignants.
      Bref, je vous remercie pour vos encouragements.

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