Ces systèmes soi-disant neutres qui prétendent « identifier » nos élèves

BE1D (Base élèves), Affelnet (Affectation des élèves sur le net) et INE (Identifiant national élèves) : en voilà des noms jusqu’alors étrangers à la scolarité, qui se répandent partout et viennent jusque dans nos campagnes, importuner les élèves des écoles !

Jusqu’à l’an 2000, les élèves qui entraient à l’école étaient inscrits par le directeur au registre de l’école : nom prénom, date de naissance, avec le nom de leurs parents et leur adresse. Cela s’appelait le « registre matricule ». Chaque année, il fallait aussi remplir une fiche, avec le nom des personnes habilitées à reprendre l’enfant (en maternelle), les numéros de téléphone pour pouvoir joindre les parents en cas d’accident, voire celui de la grand-mère si elle n’habitait pas trop loin, en cas de fièvre…

Petit à petit, on s’est informatisé et des logiciels sont apparus, permettant de conserver de plus en plus de données. Le logiciel faisait des listes tout seul, et des étiquettes quand il en fallait, et tout cela était bien pratique.

Et puis, le fichier « Base élèves » récemment renommé BE1D est arrivé. Ce fichier, déclaré à la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) en décembre 2004, expérimenté ensuite dans une vingtaine de départements, a été généralisé à partir de 2009.

C’était la même chose, enfin le même principe qu’auparavant : on y rentrait le nom, la classe, l’adresse, le téléphone…. Mais c’était centralisé au rectorat et il fallait une « clé de sécurité » pour y accéder. Il était aussi mentionné si l’enfant était malade, s’il était handicapé, s’il était étranger… Bref, des informations tout de même un peu inquiétantes, qui ont suscité un tollé. Elles ont été enlevées en application d’un arrêté pris en 2008 par Xavier Darcos, alors ministre de l’éducation.

Alors, tout va bien ? Non, pas vraiment ! Car si on ne marque toujours pas que l’enfant est handicapé, on marque bien qu’il est en CLIS (classe d’inclusion scolaire), c’est-à-dire dans une classe réservée aux handicapés. Si on ne marque plus qu’il est étranger, il reste que le nom de famille signe souvent l’origine de celle-ci, et que lorsqu’on s’appelle Fofana, Benabdelkrim ou Goldenberg, cela n’est pas exactement pareil que Martin, Durand ou Fontaine.  De même, il va à peu près de soi que les Wu sont chinois, les Diop sont sénégalais… Et si l’on peut croiser les noms et les adresses, il devient facile de calculer les hébergés chez M. Diop et les sous-locataires de M. Wu…

Depuis 2008, le ministère et la CNIL assurent que les données nominatives ne sont accessibles qu’au niveau local, qu’elles ne remontent pas jusqu’aux rectorats et que l’interconnexion avec d’autres fichiers est impossible. Pourtant, on sent bien que la digue est de plus en plus fragile. Base élèves a beaucoup bougé ces dernières années. De nouvelles fonctionnalités émergent, permettant de transférer des données issues de BE1D vers d’autres « applications ». De plus en plus, sous prétexte de statistiques, on croise les données. Sur le terrain, nous avons déjà les « attentes pondérées des résultats élèves » de l’administration en fonction des CSP des parents aux évaluations nationales.

Les potentialités de ces systèmes sont encore bridées mais jusqu’à quand ? Désormais, les données civiles de l’enfant sortent de l’enceinte de l’école et on se demande bien pourquoi. Jusqu’à présent, l’administration se contentait de nous demander combien y avait-il dans l’école d’enfants inscrits en CP, en CE1, en CE2, etc. Et c’était bien suffisant pour affecter le nombre d’enseignants correspondant.

Sur ce, nous avons appris que « Base élèves » générait un numéro unique, INE (Identifiant National Elève), destiné à rester accroché à la scolarité de l’enfant, de la maternelle à l’Université. Nous avons également appris que l’on pourrait relier à ce numéro les résultats des évaluations CE1 et CM2 grâce à une nouvelle application, appelée Cerise et qu’un mauvais jeu de mots (auquel nous ne cèderons pas) nous ferait situer sur le gâteau. Enfin, nous avons appris qu’au collège, les bulletins, désormais remplis de manière numérique viendraient compléter le « livret personnel de compétences » regroupant toutes ces données.

Pour finir, le gouvernement a relativisé l’importance des secteurs scolaires de recrutement des élèves par les collèges. Désormais, les élèves ne sont pas affectés seulement en fonction de leur adresse, mais par un nouveau logiciel « Affelnet » (affectation des élèves par le net), prenant en compte de multiples critères. Ainsi, la fiche de l’élève arrive directement au collège, et celle du collège au lycée… A se demander, puisqu’on n’arrête pas le progrès, pourquoi elle n’arriverait pas, à terme, jusqu’à Pôle emploi !

Je propose donc à tous ceux qui me lisent de s’arrêter là un instant, et de se poser la question : est ce que tout cela, vraiment facilite la vie des enfants ? Celle des enseignants ? Celle des principaux de collège et des directeurs d’école ? A l’évidence, non. Toute cette « traçabilité » enfantine représente une charge de travail supplémentaire.

Est ce que cela aide à suivre les enfants déscolarisés ? Non plus, car la plupart de ceux-là ne sont pas déscolarisés en raison de la malveillance ou de la négligence de leurs parents, mais parce que les conditions sociales dégradées empêchent l’élève de venir régulièrement, comme parfois les enfants roms. Ou parce que les conditions d’équilibre personnel à l’adolescence ont fait qu’un collégien se retrouve exclu. Mais numéroter les gens qui ne vont pas bien ne permet pas qu’ils aillent mieux.

Nos enfants vont se retrouver avec une enfance gravée dans le marbre numérique, du petit vélo rouge qu’ils avaient refusé de prêter, au concours de longueur de zizi dans les toilettes des grands, jusqu’aux baisers volés derrière le gymnase du lycée, en passant par l’évaluation de géographie ratée, sans compter quelques difficultés de dyslexie en fin de CP…

Tout cela me fait penser à un feuilleton, il y a bien longtemps, assez angoissant où dans un invraisemblable village, un prisonnier courait, poursuivi par une énorme sphère blanche, en criant : « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !»

Moi, je ne remplis pas Base élèves. Je ne souhaite pas « affecter les élèves par le net ». Je ne veux pas de cerise autre qu’à l’eau de vie.  Je fais partie du « Collectif national de résistance à Base élèves, contre le fichage à l’école ».

Je préfère passer dans les collèges de la ville remettre la liste « papier » des inscrits. Je préfère aussi rencontrer les profs, pour leur transmettre que Coralie est bien timide, et qu’elle risque d’être un peu perdue, qu’il vaudrait mieux la mettre en classe avec Fatoumata, qui est sa meilleure copine et avec laquelle elle travaille bien. Mais aussi que Mamadou et Ionut travaillent mieux en étant séparés. Je préfère passer voir l’infirmière scolaire pour parler, sous le sceau du secret médical, des élèves atteints d’affections diverses, et rencontrer l’assistante sociale, pour parler des élèves qui ont besoin d’aide, toujours sous le sceau du secret professionnel.

Franchement, aucun logiciel ne pourra remplacer les relations humaines nécessaires aux véritables constructions de parcours scolaires sauf pour ceux qui souhaitent vivre un futur Orwellien, plus proche de Mad Max que du bonheur dans le pré.

Véronique Decker

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