Matins de janvier, école dans la nuit

Midi trente. Après le repas, la maîtresse du CP/CE1 récupère de l'énergie pour repartir d'un bon pied

Il fait nuit et nous sommes au travail.

Depuis deux ans, l’école commence chez nous à 8h 20 alors qu’autrefois nous commencions à 9 h. Personne n’a pensé que ce changement d’horaire plongerait dans la nuit noire, les matins d’hiver, nos cours de récréation, qui n’ont pas d’éclairage extérieur.

Cette masse d’enfants dans la pénombre est étrange, comme un flot liquide qui se meut, se déforme et se reforme sans cesse. Cassée, la serrure du portail n’a pas été réparée. La nuit, nous mettons une chaîne et un cadenas. La journée, plus rien ne ferme la grille de l’école.

Le carrelage du préau n’a pas été refait, et les carreaux manquants, qui devaient être rebouchés au ciment ne l’ont pas été. Bilan: encore un accident. Un gamin est banalement tombé, mais le bord coupant du carrelage restant lui a fait une belle estafilade sur la main.

Aucune nouvelle de la demande de travaux, pourtant formulée l’an passé et rappelée dans le compte rendu du Conseil d’école. Pas plus qu’au sujet de la peinture de la porte fracturée lors du dernier cambriolage. On vit dans un « à peu près » constant. Personne ne dit oui, personne ne dit non, mais souvent l’absence de réponse se substitue au non.

Avec la nuit, le froid, l’hiver toujours triste en banlieue, la fatigue monte d’un cran. Les parents portent sur leur visage les soucis d’argent, les craintes de payer la perte d’un triple A dont les bénéfices ne les ont jamais touchés. Des instits, à midi, s’endorment sur le canapé de la salle des maîtres, pour une sieste brève mais réparatrice.

On ne le dit pas assez, le métier est très fatiguant. Même pour des enseignants confirmés qui savent gérer le bruit, l’agitation, le travail scolaire. Ce qui épuise ce sont les difficultés qui éreintent psychiquement une part de nos élèves et leurs parents. La ZEP émousse pourtant notre sensibilité, et tous nous nous sommes endurcis.

Malgré cela, les tensions nous pèsent.

Pourtant, les projets continuent à porter l’équipe et ce midi, nous sommes allés avec 40 élèves au « Concert de midi », donné par les grands élèves du Conservatoire de Bobigny. Concert gratuit offert aux personnels municipaux, il est hélas déserté. Petit à petit, nous avons rempli les places, et nos élèves écoutent avec silence et attention le quatuor à corde, la harpe, le duo de guitare classique, et la chanteuse lyrique. Tous ont mangé exceptionnellement à 11 h 30 à la cantine. Les plus jeunes s’endormiraient presque sous le bercement des arpèges.

Les plus jeunes, et moi aussi. Il ne suffira pas de reculer l’âge de la retraite pour que mes artères tiennent la route jusqu’au bout. J’aspire parfois à un travail plus doux.  Ma main se pose sur un CE1 qui commence à s’agiter. Le concert est presque fini, l’envie de faire pipi qui le fait se trémousser devra attendre jusqu’à l’école, heureusement tout près.

Véronique Decker

2 commentaires sur “Matins de janvier, école dans la nuit

  1. Bonjour,

    Je suis ancienne élève Freinet et étudiante en journalisme. J’aimerais écrire un article sur les pédagogies alternatives appliquées aux « milieux défavorisés » – pour combattre l’idée qu’elles sont réservées aux classes privilégiées. L’article serait publié (s’il l’est) sur Rue89. Pourrais-je citer votre blog ?

    Merci.

    Elise Lasry

    • Pardon pour cette réponse tardive. Oui, bien sûr, vous pouvez. Toutefois, au cas où vous signaleriez que ce blog est fait « en tandem », et où vous citeriez nos noms, ne faites pas état de mon employeur. J’interviens ici en tant que journaliste mais à titre personnel.
      LC

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