Bulletins scolaires : la «feuille partagée» et tout ce qui ne peut pas l’être

Trois fois par an, nous recevons les parents pour leur remettre le « bulletin scolaire ». Pas de notes chez nous, mais un récapitulatif de compétences validées ou non. Ce document que nous avons fait et refait et qui n’est pas toujours tellement plus clair que des notes, est accompagné par une « feuille partagée ».

Je vais essayer d’expliquer le concept.

Pour chaque enfant, l’enseignant regarde les cahiers et les évaluations individuelles et écrit sur une demi-page un texte personnalisé sur ses progrès, sa manière d’apprendre et de se comporter dans l’école, ses résultats globaux. Il donne aussi quelques conseils.

L’enfant regarde ses cahiers et fait de même. Cela donne des annotations comme « je suis super content d’avoir compris la retenue dans la soustraction » ou « mon comportement, ça va parce que je me bats moins », ou éventuellement « je n’aime pas du tout cette école »

Moi, directrice, je lis les deux textes et j’observe les tensions. Je réponds à certaines questions, je suggère des idées à creuser, je félicite, je m’exclame… Souvent, derrière un enseignant saluant des progrès encourageants, je suis obligée de notifier que ceux-ci sont néanmoins en deçà de l’attente pour un élève de CM2… ou bien que l’orthophoniste demandé depuis le CP n’ayant pas été contacté, l’enfant continue à souffrir.

Puis, durant une semaine, les parents et l’enfant sont reçus, chaque famille après l’autre. Cette semaine-là, les heures supplémentaires des enseignants ne sont pas comptées, car il nous faut quand même prendre la mesure du contexte : ici, les horaires de nombreux parents nous montrent que même s’ils ne gagnent que très peu, ils travaillent dur. Et surtout avec des amplitudes très importantes hors de leur domicile.

La feuille partagée est un moment de vérité, car les enseignants regardent attentivement tout ce qui a été fait par l’enfant durant le trimestre. Ils découvrent  parfois qu’un élève très sage s’est fait oublier et n’a pas produit trop d’efforts. Ils sont parfois heureux de voir dans le cahier l’écriture qui se pose, le soin qui s’installe, les textes qui deviennent plus élaborés…

Certains parents n’écrivent rien, sans doute surtout par timidité. D’autres ont pour leurs enfants des attentions touchantes, qui s’expriment par des encouragements, voire des déclarations de leur profonde affection.

« Etre sage » plutôt que comprendre

D’année en année, les trois feuilles trimestrielles s’accumulent à la fin du livret, et nous donnons le tout à l’enfant lorsqu’il nous quitte. Ce sont ses progrès, et pour nous c’est important que ces documents lui soient remis. Cela montre que tout ce qui s’est passé est dans le champ de l’intimité et de son parcours personnel.

Au collège, nous transmettons aux professeurs de 6ème des résultats globaux. Pas de désaccord avec eux : c’est l’administration qui tient à des documents que même les profs rejettent. Ce qui les intéresse, c’est de pouvoir nous contacter en cas de souci, et comme nous ne bougeons pas de notre école (notre équipe est très stable), ils peuvent le faire.

Bien sûr, il y a un ou deux « cas » où nous transmettons aussi à l’assistante sociale des données sur les parcours les plus compliqués, afin qu’elle puisse aller vers l’enfant. Mais elle est soumise, comme le médecin scolaire, au secret professionnel et c’est important.

A l’heure où beaucoup de profs se moquent des perles de leurs élèves sur leurs blogs, moi je ne me lasse pas de leurs expressions écrites, toujours chargées de sens et montrant souvent une réelle envie de bien faire.

Dans les milieux populaires, souvent, les parents poussent plus leurs enfants à être « sages » à l’école qu’à travailler pour apprendre et comprendre. Du coup, lorsqu’on leur demande d’écrire sur l’école des choses qui vont être lues par l’enseignant, la directrice et leurs parents, ils se fixent sur leur comportement.

Je pense que mon comportement n’est pas bien parce que la maîtresse dit que je parle trop et la langue c’est facile et à part pour ça, c’est bon. La maîtresse elle va m’apprendre.

Je pense que je bavarde beaucoup avec Jérémie et aussi j’ai fait des progrès. Je ne pousse pas mes camarades et je ne les dérange pas. Je ne dis pas de gros mots.

En grandissant, la maturité les pousse à une meilleure analyse et ce retour sur leurs progrès les amène parfois à s’engager dans davantage d’efforts, les résultats leur apparaissant finalement à leur portée.

J’ai réussi les résumés et apprendre les tables de multiplications. Je n’ai pas bien compris les maths (problèmes).  Je peux améliorer mes maths et les résumés. Je pense que je me comporte bien mais je bavarde et je parle quelquefois hors-sujet.

J’ai réussi mon dessin, mes corrections de textes, mon résumé de presse, les problèmes et gérer mon travail. Je n’ai pas bien réussi les fractions et à trouver des idées pour mes textes. Je peux  améliorer mon écriture, les fractions, mon métier et mon caractère. Je trouve que mon comportement est pas mal.

J’ai réussi les maths (les tests de numération, les problèmes, la géométrie), l’anglais, le sport, les projets et le français (les textes, articles de presse). Je n’ai pas bien réussi les divisions et quelques exercices en maths. Mais je peux améliorer mes maths et mon comportement. Je reconnais que je bavarde un peu en classe .

Voilà, rien d’ébouriffant là dedans, aucune « innovation pédagogique » labellisée. Mais juste cette rencontre, chaque trimestre, entre les parents, l’élève, l’enseignant. Elle donne un rythme et institue un temps scolaire autour de la compréhension du monde, des savoirs qui permettent de le faire, des progrès pour les acquérir et du travail nécessaire pour y parvenir. Ce n’est pas seulement « bien » de travailler à l’école : c’est utile pour grandir.

Ceux qui ne viennent pas

Il y a des parents qui ne viennent pas. Il faut retéléphoner, insister, ne pas céder à la facilité de mettre le « bulletin » dans le sac. Certains ont des horaires invraisemblables, d’autres n’ont pas confiance en nous, d’autres encore ont trop de mal à comprendre le français.

Certains sont tellement submergés par toutes sortes de difficultés qu’ils préfèrent ne pas s’en ajouter en venant voir si l’école ça va bien. Car leur vie va mal et ils pressentent que leurs enfants en souffrent. Souvent ils ont raison. Et parfois, nous n’avons tellement rien à leur proposer que cela nous fait honte.

Leur enfant a besoin d’un orthophoniste et ils n’ont pas de mutuelle ? Il y a presque une année d’attente pour une place au CMP (centre médico-psychologique), le plus souvent à des horaires où ils ne peuvent pas se libérer.

Leur enfant est anxieux et ils sont sous l’effet d’une procédure d’expulsion locative ? La franchise voudrait qu’on leur dise que leur enfant a bien raison d’être anxieux. Nombre de familles sont à la rue et dormir dehors fait très peur aux enfants, si peur qu’ils préfèrent souvent tout oublier, même ce qu’ils sont appris à l’école.

On tente un rendez vous avec une assistante sociale de la mairie, mais on sait déjà qu’elle sera sans doute bien en peine pour trouver un foyer ou un hôtel et qu’ici le « 115 », le Samu social, ne répond plus réellement depuis bien longtemps.

Les enseignants sortent ainsi de l’école les bras chargés de misère. Pourtant, les jours suivants, ils devront bien reprendre la tête de la grande randonnée scolaire. Celle qui doit emmener toute la classe, sans laisser personne se perdre sur d’autres sentiers que ceux qui permettent d’apprendre, le programme et le reste.

Véronique Decker

7 commentaires sur “Bulletins scolaires : la «feuille partagée» et tout ce qui ne peut pas l’être

  1. Quand je vois ce genre de bulletin, je suis heureux d’avoir vécu mon enfance à une époque où ils n’avaient pas cours. On dirait mon formulaire d’entretien d’évaluation annuel au boulot. Il ne manque que l’indicateur de calcul de la prime, qui j’imagine n’est pas encore tout à fait rentré dans les mœurs.

    Gamin, j’étais timide et peu sûr de moi. Jamais je n’aurais réussi à remplir ce genre de case, sauf au prix d’un stress intense. Pourvu que mes gamins échappent à ça!

      • Je ne sais pas si les notes sont un système parfait (j’imagine que non), mais je trouve que, pour un parent, il est plus facile de gérer le traumatisme d’un zéro en dictée (qui ne vise qu’un résultat d’exercice assez périphérique pour le sujet concerné) qu’un jugement sur l’investissement personnel ou toute autre compétence subjective.

        J’ai déjà du mal à 35 ans à supporter des jugements sur mon « savoir-être » alors à huit ans…

  2. J’ai dit plus haut que je reviendrai sur la question des notes.
    Comme première pièce à la discussion, voici le dernier éditorial d’André Antibi sur son site :

    « Éditorial
    « J’aurais aimé pouvoir annoncer dans cet éditorial que la constante macabre est supprimée, que le MCLCM, après huit années de lutte, n’a plus sa raison d’être, que notre système éducatif est débarrassé de ce poison qui le paralyse. On n’en est malheureusement pas encore à ce stade.

    Cependant, notre action a eu des effets très positifs : le phénomène de constante macabre est unanimement reconnu. Pratiquement tous les partenaires du système éducatif souhaitent sa disparition. L’évaluation des élèves est considérée comme un phénomène très important et des solutions sont proposées pour améliorer la situation.

    À ce sujet, il convient de rappeler avec force que la constante macabre n’est pas un problème de notation ; c’est un problème de culture de l’évaluation. Actuellement, si les enseignants mettaient des appréciations à la place des notes, ils se sentiraient obligés, sous la pression de la société, de toujours mettre un certain pourcentage de mauvaises appréciations pour être crédibles.

    Ainsi, une évaluation par compétences ne permet pas en soi de supprimer la constante macabre. En l’état actuel de nos mentalités, une telle évaluation pourrait même accentuer le phénomène de constante macabre. Plus précisément, un professeur pourrait être encore plus exigeant, et ne considérer une compétence comme acquise que lorsque l’élève n’a plus aucune lacune dans le domaine associé. Or c’est bien une note de 10 sur 20, et non de 20 sur 20, qui est requise pour être admis à un examen.

    Cela dit, le principe d’une évaluation par compétences présente l’indiscutable avantage suivant : dans chaque matière, les différentes parties du programme sont mieux ciblées. On peut donc mieux repérer le niveau de chaque élève et organiser plus efficacement un éventuel examen de rattrapage. Mais il convient de présenter aux enseignants une liste de compétences qu’ils pourront évaluer ; ce qui n’est malheureusement pas souvent le cas jusqu’ici.

    Rappelons que le système d’évaluation par contrat de confiance n’est en rien incompatible avec une évaluation par compétences. Au contraire, l’EPCC peut permettre une mise en pratique plus efficace d’une évaluation par compétences.

    Je terminerai par quelques informations particulièrement importantes pour notre mouvement :

    – dans la Circulaire de rentrée de la DGESCO [1] pour l’année scolaire 2011-1012, les mesures suggérées dans le domaine de l’évaluation, basées sur la confiance, s’inscrivent dans la logique du système EPCC. Cette recommandation confirme celle du  » Rapport Grosperrin  » sur le socle commun au collège, paru en 2010 [2].

    – certains Conseils Généraux soutiennent officiellement notre action. C’est le cas par exemple du Conseil Général de Seine Saint Denis, et du Conseil Général du Val de Marne ; en outre, notre Colloque du 14 mai 2011 a été accueilli par le Conseil Régional d’Île de France, et le Colloque de Toulouse de 2010 a bénéficié du soutien du Conseil Régional Midi Pyrénées.

    – enfin, malgré les restrictions budgétaires, le Ministère de l’Éducation Nationale, comme les années précédentes, soutient notre mouvement.

    Au nom du MCLCM, je tiens à remercier les nombreuses personnalités ainsi que les organismes qui nous encouragent ainsi à poursuivre notre action, dans l’intérêt des élèves, de leurs parents, et de notre système éducatif.

    André Antibi, Président du MCLCM.
    [1]  » Circulaire n° 2011-071 du 2-5-2011 (NOR : MENE1111098C, DGESCO A3-1), dite Note de cadrage.
    [2]  » La mise en œuvre du socle commun de connaissances et de compétences au collège  » : texte complet du Rapport parlementaire sur la page http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i2446.asp

  3. Un récapitulatif de compétences, c’est un tableau à double entrée dans lesquelles les enseignants notent quelles compétences ont été travaillées, et celles qui ont été obtenues. C’est évidemment toujours un peu à la louche, car cela indique aux parents ce qui a été travaillé en classe (l’addition à retenue, la période du moyen-âge, la conjugaison de l’imparfait, …que sais je… Il y a une liste pour le français, une pour les maths, une pour le sport, … ) Si c’est trop détaillé, cela devient une usine à gaz, si cela ne l’est pas assez, c’est tout à fait obscur… On est entre les deux
    Le plus important, ce n’est pas la forme, c’est que les élèves puissent voir ce qu’ils ont appris (le chemin parcouru) et ce qu’il reste à apprendre. Quand un enfant à 13 sur 20, cela ne lui donne pas ce qu’il a appris, mais seulement ce qu’il sait faire dans une évaluation (qui porte peut-être sur un seul élément du programme), quand il a 4 sur 20, cela ne lui permet pas de voir ce qu’il devra apprendre dans l’année. L’intérêt du récapitulatif, c’est de montrer aux parents et aux enfants tout ce qu’il faut avoir appris à l’école primaire (y compris à nager, à courir, à faire du vélo,…) et de sortir (au moins un peu) de la logique de performance, pour imaginer la scolarité comme un chemin sur lequel nous accompagnons les enfants, avec bienveillance, avec fermeté, et avec plaisir.
    Parce que sans un minimum de plaisir de vivre, il n’y a pas de désir de grandir et d’apprendre.

  4. Madame bonjour,

    je suis tombée par le plus grand des hasards sur votre site…
    Vous, qui êtes directrice , pourriez-vous me renseigner…
    voilà j’ai 54 ans et je voudrais récupérer mes bulletins scolaires entre les années 1965 et 1974…
    Auriez-vous une idée de savoir si il me serait possible de les récupérer et où m’adresser….
    Je vous remercie d’avance.

    Christine

    Mon adresse mail:

    labal@laposte.net

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