L’impala et son grand frère (2) : l’amertume

Le mardi, nous l’avions passé à porter plainte, à rencontrer l’inspectrice, le mercredi fut utile au repos et le jeudi, à midi, conseil de maîtres exceptionnel pour reparler de l’événement.

En onze années dans cette école, c’est notre quatrième exclusion : c’est peu au regard de l’effectif scolaire d’environ 280 élèves et beaucoup à la lumière des engagements qui sont les nôtres : la pédagogie Freinet, une équipe qui travaille ensemble, des gens qui se sont choisis pour travailler dans cette ZEP urbaine sensible, très sensible.

Pour chacun autour de la table, c’est douloureux d’avoir eu à le faire. Mais après l’exposé des faits, personne ne conteste que l’intervention du frère ait rendu inéluctable la décision.

Comment scolariser une enfant dont le frère, sous prétexte d’un désaccord avec nous, nous injurie et nous menace? Nous ne sommes que 17 adultes, RASED inclus, et nos 280 élèves ont plusieurs dizaines de grands frères. Personne ne doit pouvoir imaginer que venir nous insulter permet de régler les problèmes.

Certains enseignants de l’école sont d’anciens élèves exclus (il arrive que les enseignants aient été des élèves chaotiques, l’avenir des enfants n’est jamais écrit d’avance….) et nous sommes en général hostiles à cette mesure.

La maîtresse et moi même expliquons que nous avons porté plainte contre le frère, car il est adulte, mais que nous n’avons pas déposé de plainte contre l’enfant, car même violente, il s’agit d’un enfant. Nous n’avons donc pas souhaité avoir recours à la force publique contre elle. Sans l’intervention extérieure et violente du frère, les suites données à l’incident seraient sans doute restées internes à l’école.

Le sujet qui nous préoccupe tous est : comment présenter aux parents cette situation ? Nombre d’entre eux interrogent, car leurs enfants ont été choqués par la violence de l’altercation. Il faut à la fois rassurer, car aucun enfant n’a été en danger, ne pas stigmatiser ni l’enfant ni sa famille, et ne pas non plus masquer les faits. Oui, il s’est passé quelque chose de grave, et nous devons pouvoir en parler.

Tous les parents ont été invités, le soir même, à venir nous rencontrer s’ils le souhaitent. Mais personne ne viendra à ce moment-là. J’aurai, dans la journée et le lendemain, quelques appels téléphoniques. Quelques parents se déplaceront aussi pour poser des questions, car les rumeurs circulent et amplifient l’événement. Il faut déminer tranquillement. Heureusement, la maîtresse, qui n’est pas une débutante, est reconnue et appréciée, aucun parent ne viendra la remettre en question.

Notre réunion de maîtres est tendue. Nous savions depuis des années que l’impala n’allait pas bien et, au fond, nous n’avons rien pu faire de suffisant pour l’aider. Elle se braquait vite, se cabrait sans prévenir et les insultes pouvaient fuser avant même qu’elle n’y réfléchisse. Mais que faire ?

Il y a des mois d’attente au Centre médico-pédagogique, pour qui a envie de rencontrer un psychologue.  Mais que se passe-t-il lorsqu’on n’en a pas envie ? Rien ! Les gazelles impulsives, les koalas rêveurs, les phacochères renfermés, les hyènes grimaçantes, tous traversent l’école comme une savane sèche, parfois en apprenant très peu de choses, parfois avec des résultats scolaires posés sur un comportement effondré qui ne leur permettra peut-être pas d’utiliser ce qu’ils ont appris.

Nous devons assister impuissants à leur déroute, en gardant l’espoir qu’ils ne feront pas de mauvaise rencontre.

Et pourtant nous avons un Rased (réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) : nous avons même un des derniers Rased à la fois complets et composés de titulaires. Il faudrait les photographier et les envoyer à Brigitte Bardot avant que la prochaine suppression de postes budgétaires ne les écrabouille sur la banquise AAA.

Alors, il sert à quoi le Rased ? Il aide considérablement les enfants à apprendre : c’est une chose avérée chez nous. Mais dès que les principales difficultés sont  psychologiques et sociales, nous n’avons plus vraiment prise.

L’école doit aider les enfants à apprendre dans l’état où ils sont. Parfois, c’est la quadrature du cercle : chacun tire sur l’enfant, à hue et à dia, et de cet écartèlement, au lieu de construction, il ne sort que souffrance.

Ici comme ailleurs, cette souffrance nous tord le ventre.

Véronique Decker

28 commentaires sur “L’impala et son grand frère (2) : l’amertume

  1. Bonjour,

    Je comprends fort bien ce sentiment d’impuissance qui désole tant… (je travaille dans les centres sociaux sur les dispositifs d’accompagnement des familles et l’accompagnement à la scolarité). Mais il existe d’autres ressources que le RASED, qui travaillent justement sur les aspects psychologiques et sociaux, sur l’environnement de l’enfant dans sa globalité (santé, activités extra-scolaire, accompagnement de la famille et des parents) : il s’agit de la Réussite Educative, qui peut faire énormément avancer les choses, puisqu’elle met en relation les différents acteurs sociaux et éducatifs autour d’une même situation. Bien sûr, sous condition d’obtenir l’adhésion des parents…

  2. Tous les impalas se ressemblent tellement !
    Arrivé en 6eme dans un établissement de l’ordinaire, désigné comme tel. La première semaine passe. Le lundi de la seconde il devait attendre jusqu’à 17h30 que l’on vienne le chercher. A l’étude il est absent. Un AED (pion du temps passé) le voit monter sur la grille d’entrée (ou de sortie, au choix), la franchir… Il lui court après, sort de l’établissement.. trop tard ! Il faut appeler chez lui. Chez lui ? c’est un foyer.. On ne va pas appeler la police !! On demande au foyer de nous rappeler s’il arrivait, par chance. Un bus à prendre. Il est arrivé à bon port 40′ plus tard.
    Deux mois plus tard alors que le nombre d’incidents, soit du même genre, soit de violence physique envers ses camarades, surtout filles, des injures à des adultes (quelle que soit leur fonction) on apprend que cet impala avait été abandonné par des soins régulièrement donnés quatre mois auparavant. Il avait même un emploi du temps adapté.. Et « on » a cru que l’impala allait s’adapter sans problème, ni difficulté, sans rien dire (aïe stigmatisation !), par le bonheur d’une fin d’été…
    L’impala sautait tellement partout et n’importe comment qu’il a blessé à de nombreuses reprises !
    Les victimes ? On ne s’en est pas tellement préoccupé, tellement il fallait que l’impala entre dans le rang.
    Alors ?
    Fallait-il sauver à tout prix l’impala ?

  3. « Comment scolariser une enfant dont le frère, sous prétexte d’un désaccord avec nous, nous injurie et nous menace?  » Il faudrait donc exclure tous les élèves dont les frères, soeurs, pères, mères ou cousins injurient l’équipe pédagogique?

    • Bonjour,
      Sans préjuger de la réponse de Véronique Decker, je me permets de dire que je n’ai pas interprété du tout comme vous son propos. Il me semble même qu’elle dit très explicitement que l’exclusion est une décision exceptionnelle et douloureuse.
      Il se trouve qu’ayant enquêté longuement en 2001 pour un livre qui finalement n’a pas pu paraître dans une école maternelle du Petit-Colombes située dans un contexte social très difficile, j’ai pu observer avec quel scrupule et toujours à regret les enseignants, placés devant des situations comparables à celle décrite par Véronique Decker, se résolvaient à prendre ce genre de décision.

      • Comment en est-on arrivé à cette exclusion ?

        En appuyant sur le bouton de la « bombe atomique » relatée dans le paragraphe qui précède ces faits :
        « La maîtresse l’a laissée bouder dans son coin, mais lorsque la jeune fille a voulu venir en atelier, a refusé. Pour participer à l’atelier lecture, il faut être détendu. Elle boudait ? Elle resterait bouder. Il faut dire aussi que la maîtresse était excédée de l’attitude frondeuse de l’impala, aussi grande qu’elle (à la voir, on lui donnerait au moins 16 ans). »

        Compte tenu du fait que la description qui précédait évoque une enfant qui « ne supporte ni remarque ni reproche sans explosion quasi nucléaire » l’enchaînement suivant semble prévisible :
        « A un moment donné, pour la contraindre à obéir, la maîtresse pose sa main sur son épaule et tout va très vite. L’impala se cabre, prend une poignée de cheveux de l’institutrice – qui a de longs cheveux blonds dénoués – et les arrache, net. »

        Si, comme on l’a dit plus haut, de simples remarques déclenchaient régulièrement des explosions « quasi-nucléaires », on pouvait s’attendre à ce qu’une contrainte physique déclenche un événement exceptionnellement violent et même une suite d’événement violents tels que ceux relatés dans cette chronique.

  4. Je découvre que « poser la main sur l’épaule » d’une enfant est une « contrainte physique ». C’est vrai que j’ai eu en classe de seconde une élève de 17 ans qui m’accusé de la « toucher » : j’avais en effet guidé sa main pour l’aider à corriger son écriture.
    On ne se méfie jamais assez de tout.

    • a) Par respect pour les règles sociales, il n’est pas convenable de toucher quelqu’un sans son consentement dans notre société. Toucher les personnes dans ces conditions est une conduite à risques, parce que cela ne correspond pas aux mœurs, sans même parler des « bonnes mœurs ». Comme citoyen, on peut déplorer certaines convenances sociales et soutenir que ce serait mieux autrement, ou que c’était mieux avant (autres temps, autres mœurs…), mais comme acteur social il paraît risqué de ne pas tenir compte des conventions.

      b) Il y a plusieurs manières de toucher l’épaule avec des objectifs différents et des significations très différentes. Ici, je m’en suis tenu à la description rapportée sans ajouter d’interprétation personnelle : toucher un individu sans son consentement dans le but d’imposer une contrainte (ce n’est pas moi qui parle de contrainte, mais le compte rendu) au cœur d’un conflit, c’est prendre le risque d’une escalade dans un rapport de forces.

      c) Toucher ou guider par l’épaule, dans le but de contraindre, un individu identifié comme une bombe atomique capable d’exploser à la moindre remarque verbale, cela revient à appuyer franchement sur le bouton.

      d) D’une façon générale, mieux vaut éviter de détourner les élèves des activités scolaires ; empêcher la participation d’un élève au travail n’est pas dans le rôle d’un professeur. Poser des conditions pour la participation au travail, oui, cela est dans ses attributions, mais empêcher le travail physiquement et sans discussion, cela ne peut qu’envenimer une situation décrite comme particulièrement explosive ce jour-là

      • Si vous pouviez, Mathieu Kessler, éviter de donner la leçon à tout le monde et à tout bout de champ, et notamment à celles ou ceux qui ont la charge d’enseigner, parfois dans des conditions difficiles, cela laisserait peut-être la place à des échanges intéressants entre enseignants.

        • Justement je suis une enseignante du premier degré qui a longtemps exercé en ZEP et je trouve que les éléments de réflexion apportés par Mathieu Kessler sont susceptibles de nourrir le débat lequel suppose des points de vue différents. J’ai été étonnée de l’exclusion de cette enfant dans la mesure où elle n’est pas responsable de la conduite de son frère. On pouvait imaginer que lui n’ait plus le droit de pénétrer dans l’enceinte de l’école, mais pourquoi est-elle punie à sa place ? Je n’ai pas compris non plus pourquoi on l’empêchait d’aller à l’atelier lecture. « L’école doit aider les enfants à apprendre dans l’état où ils sont », est-il écrit plus haut. Justement.

        • Pour ma part, j’ai exercé en zone du plan violence, je n’ai donc pas moins de légitimité professionnelle que vous concernant ces questions, mais je vois que vous ne souhaitez pas répondre.

          • Je ne sais pas à quoi vous voyez que je ne veux pas vous répondre.
            Je n’ai pas dit que vous n’avez pas de légitimité. Vous en avez même une évidente, celle que donne au « formateur » sa position dans le système.
            Quant au « plan violence » dans lequel vous avez « exercé » – ce qui n’est pas du
            tout la même chose qu’enseigner – je m’en bats les flancs.
            Il me semble que Véronique Decker, dans ses remarquables billets, donne à voir quelque chose qui échappera toujours aux amateurs d’étude de cas, c’est-à-dire la réalité sociale. Cela vous échappe au contraire du « toucher ».

    • Vous dites : « Je ne sais pas à quoi vous voyez que je ne veux pas vous répondre. »
      Je le constate à deux faits :
      a) vous ne développez aucun argument visant à réfuter les quatre points sur lesquels vous exprimez une opinion négative et vague,
      b) vous produisez une diffamation à mon encontre en contestant (d’une façon aussi puérile que gratuite) que j’ai enseigné en responsabilité complète devant des classes terminales situées en zone du plan violence.

      J’ai même été promu au grand choix durant cette affectation en lycée polyvalent en Seine-Saint-Denis, c’est vraiment bête d’être obligé de me défendre de la sorte face à vos diffamations. Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous avez l’art d’élever le débat. Entre les dénigrements vagues et la diffamation pure et simple, vous installez la discussion sur vos terres ou plutôt dans votre marécage.

      • Mathieu Kessler, croyez-vous vraiment que je n’ai pas autre chose à faire qu’à vous « diffamer » ? Vous m’amusez beaucoup, simplement, parce que que vous êtes un exemplaire parmi d’autres assez nombreux de cette couche parasitaire que le système a nourri en son sein et avec laquelle aucun débat n’est possible. Je me fiche bien de savoir si vous avez été en exercice ici ou là ; ce que je sais, c’est que vous êtes incapable de prendre les chroniques de Véronique Decker pour ce qu’elles sont : du vivant au plus près de la réalité sociale, et que vous cherchez à vendre vos salades de « formateur » dont personne ne veut.

        • Le blog vient d’ouvrir et déjà les règles de bonne conduite vacillent : agressivité, violence excessive dans le ton, insultes et diffamation.
          Sans modération, sans « règles de vie de classe », ça va bientôt ressembler à la foire d’empoigne décrite dans le billet. C’est celui qui crie le plus fort qui gagne et la seule manière envisagée pour gérer les comportements déviants, c’est d’exclure.

          • Célestine, on vous a connue ailleurs. D’où vous êtes partie assez vite, non ?
            Ce n’est vraiment pas la peine de courir au secours de MK. Cette comédie a déjà été jouée. Et elle nous éloigne de ce qui fait l’intérêt de ce blog, et dont d’ailleurs vous ne parlez pas. Créez donc avec MK un blog de formateurs réunis.

        • Prétendues salades auxquelles vous n’objectez rien, sinon en alléguant mensongèrement que je n’ai pas enseigné face à des élèves tels que le frère dont il est ici question. Que les arguments que j’ai développés ne vous conviennent pas et que vous cherchiez à les réfuter d’une manière rationnelle, je l’accepterais volontiers, mais vos réactions violentes s’inscrivent, tant sur le fond que sur la forme, en opposition avec les valeurs républicaines. Alors, oui, nous n’avons sans doute pas les mêmes valeurs.

          Cette chronique est rédigée dans un style séduisant qui peut flatter vos valeurs, mais je ne partage pas votre approche littéraire de la question, puisqu’il ne s’agit pas d’une fiction mais d’une escalade concrète dans la violence. Dans ces conditions, et à une distance aussi courte, il convient de réfléchir aux moyens qui permettraient de soustraire ces douloureux événements à votre appétit littéraire.

          On peut prévenir les événements violents au lieu de se contenter de faire de la littérature sur eux. Cette histoire du pot de terre contre le pot de fer est bien tournée, on observe comment à les frapper l’un contre l’autre le premier finit par se briser. C’est une victoire, sans doute, mais une amère victoire. Vous tenez que la guerre est inévitable, quand j’affirme que savoir faire la paix ne laisse pas le même sentiment d’amertume dans la vie.

  5. Mathieu Kessler,
    Vous déraisonnez. Je ne sais pas de quelle guerre ni de quelle paix vous parlez. Ni pourquoi vous mettez en cause les chroniques de Véronique Decker en incriminant leur style. Pour le reste, que vous dire ? Je ne suis ni amer – en voilà un procès en personnalité !-, ni « républicain » – c’est un terme trop galvaudé. Quant aux « valeurs », n’en parlons pas : je ne veux pas faire la leçon à quelqu’un qui prétend professer la philosophie et devrait savoir les infinies précautions avec lesquelles il faut manier ce terme.
    Il y a sans doute et même certainement sur le plan pédagogique quelques différends entre Véronique Decker et moi, mais voyez-vous, je crois que ces différends sont beaucoup moins importants que ce qui me sépare de vos propos toujours marqués, à l’égard de ceux qui prennent la réalité à pleine main et dans la figure, par une morgue dont vous n’êtes même pas conscient.

    • Sur la guerre et la paix

      Je songe aux protagonistes de cette chronique où on observe très bien comment se livre une forme de « guerre » (avec des guillemets, bien-sûr) contre les pauvres, les inadaptés, les soupe-au-lait ou les « crétins » comme dirait votre ami Jean-Paul Brighelli. Si cette misère n’existait pas, il n’y aurait pas besoin d’école pour tous. Il y a un choix fondamental à opérer : on peut faire la « guerre » à la pauvreté ou bien la guerre aux pauvres et ce n’est pas du tout la même chose ! C’est là que se situe la principale différence entre les valeurs républicaines (qui ne doivent pas être galvaudées) et celles de l’Ancien Régime (aristocratie) ou des contre-réformes néo-libérales (ploutocratie).

      En adoptant une perspective déontologique, j’ai proposé des pistes professionnelles visant à prévenir des phénomènes de violence et à épargner aux collègues des victoires aussi amères sur les cas sociaux, les fous, les impulsifs, les « impalas » ou les « sauvageons » (comme dirait Jean-Pierre Chevènement) dont ils ont la lourde charge. Au bout du compte, dans cette chronique, il y a des vainqueurs et des vaincus, mais c’est une victoire amère, car les vainqueurs savent que leur mission est de prendre soin des enfants qui leur sont confiés, pas de les vaincre. Or, on ne peut exercer dignement notre métier sans faire le « pari de l’éducabilité » (cf. Itard et ce qu’en dit Philippe Meirieu). Ici, on connaît l’amertume dans l’exacte mesure où on a renoncé à ce principe, non de plein gré, mais à la suite d’un sentiment d’impuissance.

      Cette histoire triste est très bien rédigée et c’est fort bien ainsi, mais ne perdons pas de vue les enjeux professionnels au profit de la dimension littéraire. Je vous en faisais grief dans votre échelle d’appréciation plutôt qu’à Véronique Decker. L’auteure a manifesté un authentique souci du détail dans sa description et su traduire avec beaucoup de justesse non seulement les actes et les paroles, mais encore les émotions et les doutes des protagonistes, surtout du côté des professeurs, à vrai dire. Chacun a un problème à régler dans cette histoire et se figure devoir tantôt symboliquement, tantôt littéralement passer sur le corps de l’autre pour parvenir à ses fins. On a assisté à l’épisode final d’une guerre pour l’espace vital. C’est ce qui pose problème et se trouve à l’origine des souffrances dont cette chronique témoigne.

      Croyez-moi désolé si vous avez perçu de la morgue dans ma tentative maladroite de dévoiler abruptement (sans passer par un questionnement) les nœuds du problème que je vous ai jeté à la figure. Je n’ai fait preuve ici d’aucun ménagement, si bien que je comprends que vous en preniez ombrage. Toutefois, je vous assure que vous pouvez considérer que c’est une marque de confiance et du respect que je vous dois inconditionnellement.

  6. Mathieu Kessler,
    Vous écrivez : « Au bout du compte, dans cette chronique, il y a des vainqueurs et des vaincus, mais c’est une victoire amère, car les vainqueurs savent que leur mission est de prendre soin des enfants qui leur sont confiés, pas de les vaincre.  »
    Je n’ai vraiment pas le sentiment que dans cette chronique, Véronique Decker se présente en « vainqueur ». D’ailleurs de quoi ? En revanche, elle dit très bien – et sans pathos – le quotidien d’une tâche devenue très difficile dans les conditions sociales actuelles. Et l’amertume due à l’impuissance parfois. Je ne vois pas pourquoi il faudrait plaquer là-dessus quelque schéma de théoricien de l »éducabilité, néologisme qui ne veut rien dire du tout.

    • « Célestine, on vous a connue ailleurs. D’où vous êtes partie assez vite, non ? »
      J’imagine que vous faites allusion au site « néoprofs ». Les jérémiades de salle des maîtres et les modérateurs dans la toute-puissance, ce n’est pas ma tasse de thé.
      « Ce n’est vraiment pas la peine de courir au secours de MK.  »
      Je ne cours pas au secours de MK qui se défend très bien tout seul, mais de son propos que je partage pour l’essentiel, je crois.
      Vous vous êtes bien institué chevalier-servant de Mme Decker, non ? Faites ce que je dis …
      « Cette comédie a déjà été jouée. Et elle nous éloigne de ce qui fait l’intérêt de ce blog, et dont d’ailleurs vous ne parlez pas.  »
      L’auteur (sans e à la fin, c’est trop laid) a un joli brin de plume, mais l’attrait que l’on éprouve à la qualité du style ne compense pas l’épouvante qui saisit quand on lit ce compte-rendu de la violence institutionnelle ordinaire.
      C’est le récit d’un échec éducatif présenté comme inéluctable alors qu’il est co-construit par la famille et l’école.

      • Ce n’est pas mon genre de jouer les chevaliers servants. Je me suis contenté de lire un récit et de réagir à ce récit qui me paraît dire des réalités qui, semble-t-il, vous échappent.
        Où voyez-vous que cet échec est présenté comme inéluctable ? Et que faites-vous des circonstances extérieures à l’école et à la famille ?

        • Ces réalités, je les connais, ayant passé 12 ans dans une école de ZEP. Je m’apprête d’ailleurs à y retourner car je m’ennuie professionnellement parlant dans mon école de bobos.
          Ce que j’entends dans ce récit, c’est le sentiment d’impuissance et de culpabilité des acteurs éducatifs lié à la distorsion entre les principes qu’ils affichent et la réalité des pratiques.
          Tout le monde est perdant dans cette affaire mais vous permettrez que mes premières pensées aillent vers l’élément le plus fragile, celui que l’école est censée éduquer, cette fillette qui aurait dû être l’objet de tous les soins mais a été abandonnée à la furie des adultes.
          Vous prétendez que la seule manière de régler les tensions passe par le rapport de forces : celui qui tient le manche gagne. C’est faux. Il existe des modes de gestion non violente des conflits qui offrent l’avantage de rendre éducatifs ces moments critiques de l’apprentissage du « vivre ensemble » (ça vaut aussi – surtout- pour les adultes).
          Certes, ce n’est pas naturel, cela s’apprend et nécessite une formation.

          • éVous prétendez que la seule manière de régler les tensions passe par le rapport de forces : celui qui tient le manche gagne. »

            Qui prétend cela ? Ni moi, ni Véronique Decker, me semble-t-il ?
            Quand à « gérer les conflits », vous me permettrez de vous dire qu’en 15 ans de colonies de vacances et de maison des jeunes et en 43 ans d’exercice dont une bonne partie dans ce qu’on appelait naguère la « banlieue rouge » j’en ai connus quelques-uns, très rares certes, qui demandaient pour être réglés que l’on institue un rapport de forces et qu’on aille au bout. Cela s’appelle la Loi. Véronique Decker explique très bien pourquoi elle ne devait pas tolérer cette intrusion de la cité dans l’école qu’elle raconte. En même temps elle fait voir l’extrême dégradation des rapports sociaux dans le quartier où elle enseigne.

    • L’élève est exclue, donc perdante dans ce rapport de force où les protagonistes « se cherchent » et « se trouvent »… Manifestement, ils veulent en découdre, faire éclater un conflit comme pour crever l’abcès de relations qui se sont envenimées depuis le début de l’année et où chacun en a gros sur la patate. La chronique décrit très bien le point de rupture où chacun veut « que ça pète », parce que les tensions sont devenues intolérables. Chacun pense détenir la bonne appréciation de la justice et entre, au nom de sa justice, dans un rapport de forces pour faire valoir ses « droits ».

      Cette conception de la justice n’est pas éloignée de la vengeance, puisque chacun veut se faire justice soi-même, d’une façon directe, immédiate, en agissant le plus rapidement possible. La chronique raconte très bien cette course de vitesse où les protagonistes se dépassent, cherchent à se surprendre réciproquement et quand les uns prennent un coup d’avance, ils perdent ce coup trop rapidement gagné, face à plus habile qui place son « échec et mat » au moment le plus juste. Comme vous le dites, en arriver là exige de l’expérience, cela ne s’improvise pas ! On n’est pas tombé de la dernière pluie, n’est-ce pas ? C’est dans cette expérience que vous trouvez un motif de satisfaction.

      Mais la question que j’avais soulevée au début était toute différente : plutôt que de gagner un rapport de force, comment éviter d’en arriver là, comment éviter d’en arriver à un rapport de forces ? La première chose à faire : ne pas appuyer sur le bouton de la « bombe atomique », prendre soin de l’enfant qui va mal plutôt que d’asséner la loi avec la certitude d’avoir le dessus face à des personnes fragiles à tous points de vue.

      Les pays où on fait prévaloir l’éthique différenciée du care sur la justice (traitement standard pour tous) s’en sortent mieux que nous dans l’intégration des populations déshéritées. En lisant cette chronique, on comprend pourquoi notre pays est, avec la Nouvelle Zélande, le plus discriminant de l’OCDE.

      Alors, il est certain que cette histoire se conclut dans le respect du droit, de la justice et de la loi opposés à la famille pour rappeler que l’exercice de la violence est prohibé, mais au bout du compte qu’aura appris cette famille ? A se méfier, à avoir encore moins confiance dans l’école ! C’est pourquoi il y a des perdants, cette famille qui voit ses chances d’intégration s’amenuiser, et des gagnants, les professeurs qui se sont débarrassés d’un boulet, ces professeurs qui ont enfin passé la « patate chaude » aux collègues d’un autre établissement. A aucun moment, ils n’ont parié sur le fait que la jeune fille pourrait réussir à canaliser ses pulsions avec un accompagnement différencié. Non, il fallait lui appliquer exactement la même loi en vigueur pour tous : sains comme malades, intégrés comme socialement peu structurés.

      Ce n’est pas ma conception de l’enseignement, cela ne correspond pas du tout aux valeurs que j’ai pratiquées quand j’ai eu la charge d’élèves pathologiquement agressifs en zone du plan violence. Vous avez votre expérience qui s’accommode de l’exclusion et j’ai la mienne qui la considère comme un échec et une facilité auxquels je suis fier de ne pas avoir consenti. Pour ma part, je n’ai conservé aucune amertume de ces conflits (incluant des menaces physiques à mon encontre) et mes élèves non plus.

      Certes, je n’ai pas connu l’ivresse de puissance de celui qui appuie sur le bouton de la « bombe atomique ». Je n’ai pas eu le sens de la réaction proportionnée à la provocation de l’élève, habitude sociale de l’homme civilisé qui, en acceptant l’escalade, sait qu’il va gagner en se rangeant au dernier moment à l’abri de la loi contre la barbarie, quitte à y perdre parfois quelques dents ou, comme ici, un peu de sa bonne conscience.

  7. « L’élève est exclue, donc perdante dans ce rapport de force où les protagonistes « se cherchent » et « se trouvent »… Manifestement, ils veulent en découdre, faire éclater un conflit comme pour crever l’abcès de relations qui se sont envenimées depuis le début de l’année et où chacun en a gros sur la patate. La chronique décrit très bien le point de rupture où chacun veut « que ça pète », parce que les tensions sont devenues intolérables. Chacun pense détenir la bonne appréciation de la justice et entre, au nom de sa justice, dans un rapport de forces pour faire valoir ses « droits » écrivez-vous, Mathieu Kessler.
    Ce n’est pas du tout ce que j’ai lu dans le récit de Véronique Decker. On a comme l’impression que vous réécrivez l’histoire.

  8. Je voulais parler d’une histoire où il n’y aurait pas de « gentils », ni de « méchants », où tout le monde porterait un morceau des torts et où chacun et chacune aurait une part de souffrance. Et puis des conséquences qui finissent par dépasser les protagonistes. Je n’attends de ce blog ni compassion, ni jugement arbitraire, mais qu’une réflexion commune puisse permettre de mieux analyser et prévenir ce type de situation. Pour finir, lorsque j’ai écrit le texte, j’ai écrit que l’enseignante avait mis une claque à l’enfant, car c’est ce que la petite m’avait raconté, mais l’enseignante assure que non, et depuis l’enfant a modifié aussi sa version. L’enseignante a repoussé l’enfant pour se dégager, avec brusquerie, sans doute, mais très loin d’un geste à la Bayrou. Au fond, cela ne change rien à l’histoire.

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