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Les déchiffreurs de l’éducation

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Cet article a été écrit le 20/02/2014, dans la rubrique :
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Mais enfin qu’est-ce qu’un décrocheur ?

Un chapitre du récent Portrait social (INSEE, 2013) est consacré aux décrocheurs sous le titre : « Les décrocheurs du système éducatif : de qui parle-t-on ? ».[1]

En utilisant le panel 1995 de la DEPP (qui suit les élèves entrés en 6ème à la rentrée 1995-1996), les auteurs mettent en évidence les diverses catégories de décrocheurs et en décrivent les caractéristiques. Le propos vise également à passer en revue les différentes définitions de ce mot qui en compte tant. L’exercice est louable, et rondement mené. Malheureusement, aux trois définitions habituellement retenues, les auteurs en ajoutent une quatrième, qui de plus fait confusément référence au code de l’Education.

Rappelons brièvement les trois définitions connues, en indiquant les chiffres plus récents mentionnés par l’article (voir dans ce blog « Décrocheurs, accrochez-vous ! »)

La première, que nous avons proposée en mars 2012 comme l’ordre de grandeur à retenir, parce qu’elle est la plus compréhensible, réunit les sortants sans diplôme : ces jeunes quittent le système éducatif sans avoir obtenu aucun diplôme de second cycle (baccalauréat, CAP, BEP). Certains ont le brevet, qui n’est pas un  diplôme de fin de second cycle . Pour la période 2007-2009, nous avions donné le chiffre de 120 000, soit 17 à 18% des sortants. Pour 2009-2011, Portrait social indique 16 % (dont 7% qui ont seulement le brevet).

Autre définition, les sortants précoces : cet indicateur de l’Union européenne veut mettre en évidence pour une tranche d’âge donnée (18-24 ans) la part des jeunes qui ne possèdent pas de diplôme de l’enseignement secondaire et qui ne sont pas en formation : cette part continue à varier autour de 12%.

Troisième définition, les sortants sans qualification qui, au sens du Bilan Formation Emploi, quittent le système éducatif aux niveaux VI et V bis (c’est-à-dire sans avoir atteint une année terminale de formation secondaire) : ils sont environ 40 000.

Le Portrait social ajoute une quatrième définition, qui ouvre d’ailleurs l’article : sont décrocheurs (de l’enseignement secondaire) les jeunes qui n’obtiennent pas le diplôme terminal de la formation secondaire qu’ils poursuivent, même s’ils sont dotés d’un autre diplôme terminal de cette formation. C’est ainsi le cas des titulaires de CAP et BEP qui ont cherché en vain à obtenir un baccalauréat. Selon cette acception, un quart des jeunes entrés en 6ème en 1995 ont décroché, soit 200 000 jeunes.

Cette même définition est reprise dans un article de Cédric Afsa, dans la revue Education et Formations, qui vient de paraître[2].

Cette définition mélange donc des jeunes sortis sans aucun diplôme (évalués à 160 000) et 40 000 jeunes dotés d’un CAP et d’un BEP mais considérés ici comme décrocheurs puisqu’ils ont quitté l’école sans obtenir le baccalauréat.

Il nous semble que cette juxtaposition de jeunes avec ou sans diplôme aide peu à comprendre le phénomène du décrochage. D’ailleurs, dans la suite du texte de l’INSEE, et à plusieurs reprises, les auteurs sont amenés à isoler ce sous-groupe de « décrocheurs diplômés ». De même, Cédric Afsa, constatant que les « décrocheurs diplômés » (dotés du CAP ou du BEP) ont, dans les processus d’insertion, un comportement différent de leurs camarades sans diplômes indique que dans son article « l’analyse se [restreindra] dorénavant aux jeunes sortis sans diplômes».

Pour justifier leur définition, les auteurs de Portrait social s’appuient, nous semble-t-il avec peu de pertinence, sur l’article L.313-7 du code de l’Education[3] : leur lecture de cet article les autorise à nommer décrocheur tout jeune qui lâche avant d’avoir obtenu le diplôme visé par sa formation. Ainsi, à leurs yeux, un titulaire de CAP ou de BEP visant le bac sans l’obtenir est un décrocheur au sens du code de l’Education.

Cet article L.313-7 du code enjoint les institutions éducatives (quelles qu’elles soient) à signaler (à tel ou tel organisme chargé de l’insertion professionnelle et sociale) les jeunes « qui ne sont plus inscrits dans un cycle de formation et qui n’ont pas atteint un niveau de qualification fixé par voie réglementaire ».

 Ce niveau est défini (comme le signale Portrait social) par le décret n°2010-1781 du 31 décembre 2010. Or, que dit le décret ?

« Le niveau de qualification mentionné à l’article L. 313-7 du code de l’éducation est celui correspondant à l’obtention :

1)    Soit du baccalauréat général.

2)    Soit d’un diplôme à finalité professionnelle enregistré au répertoire national des certifications professionnelles et classé au niveau V ou IV de la nomenclature interministérielle des niveaux de formation. »

 Le CAP ou le BEP est donc bien un niveau de qualification qui préserve le jeune du titre de « décrocheur », du moins au sens du code de l’Education. Inclure dans cette catégorie des titulaires d’un diplôme de niveau V revient à affaiblir la portée de ce niveau, voire à nier la qualification de ses titulaires, alors que les indicateurs d’insertion montrent que posséder un tel diplôme est un atout pour le jeune.

Le Ministère définit d’ailleurs ainsi sur son site le décrocheur :

« Un décrocheur est un jeune qui quitte un système de formation initiale sans avoir obtenu de diplôme de niveau V (BEP ou CAP) ou de niveau supérieur (baccalauréat). »

 Comme nous l’avions préconisé en 2012, cette définition devrait  être privilégiée pour décrire un phénomène que l’on pourrait qualifier de déscolarisation plutôt que de décrochage.

Le dernier rapport de l’Inspection générale va dans le même sens et propose la même interprétation du code de l’éducation que la nôtre[4].

La confusion introduite par Portrait social provient sans doute du malaise provoqué par la polémique des années Darcos-Chatel. Le but des ministres étaient alors non pas d’abord de dénombrer les décrocheurs (et encore moins d’éclairer le processus du décrochage), mais de les repérer pour les placer dans un processus soit de formation soit de mise au travail. Ces « perdus de vue », comme ils les appelaient parfois, pouvaient être estimés à 254 000 – chiffre invraisemblable qui avait provoqué notre réaction.

Les services statistiques du Ministère de l’Education nationale ont sans doute été durement sollicités pour avancer un chiffre en utilisant les sources propres du Ministère (par exemple les panels), et non la seule Enquête Emploi de l’INSEE.

Mais comment utiliser cette source des panels d’entrée en 6ème ?

L’intérêt d’un panel n’est plus à démontrer. Il consiste à suivre les cursus scolaires d’échantillons d’élèves entrant en 6ème une même année (1995 pour le panel utilisé par Portrait social)[5]. Il permet d’observer les états successifs des jeunes en fonction de leurs caractéristiques, y compris scolaires, et de mesurer par exemple le poids des difficultés scolaires dès l’entrée au collège.

La dernière livraison d’Education et formations citée plus haut est d’ailleurs presqu’entièrement consacrée à l’étude du panel 1995 pour éclairer le phénomène du décrochage. Cédric Afsa expose avec détail les multiples facteurs qui expliquent le décrochage (et que seul un panel peut mettre en évidence), évaluant ainsi avec finesse le poids décisif du niveau scolaire à l’entrée en 6ème.

Joanie Cayouette-Remblière s’intéresse à un sujet capital pour la lutte contre le décrochage : le collège corrige-t-il ces écarts de niveau à l’entrée du cycle, ou bien existe-t-il une « dynamique de creusement des écarts » ?

Isabelle Robert-Bobée dresse une typologie des sortants sans diplômes (on notera que 18% des sans diplômes sont de bons collégiens qui décrochent au lycée).

Bref, tout le numéro est à lire, en passant par l’étude précise des abandons en cours de CAP (Maud Coudène) et l’article de Béatrice Le Rhun et Mireille Dubois, très utile pour ceux qui, comme nous, sont très attachés à la précision des définitions. Ces deux auteures explorent une voie nouvelle : l’utilisation du recensement pour repérer les sortants précoces permet un tableau par académie qui montre de très fortes disparités.

Les jeunes entrés en 6ème en 1995 qui ont abandonné les études secondaires l’ont quasiment tous fait avant 2004. Une partie d’entre eux a décroché en 1999 – 2000[6]. Puis, quelques dizaines de milliers vont encore lâcher en 2001, puis 2002, etc. Ces données fournissent de précieux renseignements sur le moment de la sortie, le cursus suivi et les difficultés rencontrées dans ce cursus, mais elles ne sauraient être comparables avec le nombre des décrocheurs mesuré une année donnée de sortie du système scolaire, en l’occurrence 2010-2011.

Le panel est-il le bon outil pour mesurer le décrochage scolaire ? La question vaut d’être débattue.

Pour conclure…et pour clarifier les choses, nous suggérons trois registres :

Le premier renvoie à une mesure du faible niveau d’étude des jeunes quittant le système éducatif. Il nous semble qu’il faut s’en tenir au trois définitions rappelées plus haut, en privilégiant celle concernant les jeunes sans diplômes. Le Ministère propose désormais cet indicateur. Il est également exposé avec détail (au côté de l’indicateur des sortants précoces) par une excellente Note d’information de septembre 2012, sous la plume de Béatrice Le Rhun (http://cache.media.education.gouv.fr/file/2012/20/5/DEPP-NI-2012-15-sortants-non-diplomes-faible-niveau_227205.pdf)

Le deuxième registre est celui de la compréhension du décrochage scolaire, des moments où il se produit, des voies qui y mènent, des caractéristiques de ceux qui en sont victimes.. Ici des enquêtes spécifiques et des études sont à privilégier, pour éclairer ce que tous les chercheurs s’accordent à analyser comme un processus dont les causes sont multiples mais bien identifiables. Rappelons qu’en 2004 la DEPP avait coordonné une série d’études parues sous le titre La déscolarisation (sous la dir. de Françoise Oeuvrard et de Dominique Glasman à La Dispute, une nouvelle édition est parue en 2011) : l’ouvrage vise à décrire comment se nouent les processus de déscolarisation et montre que, bien évidemment, on ne peut les comprendre sans regarder de près ce qui se passe à l’école et dans les apprentissages. Dans ce registre, les panels peuvent être avantageusement mobilisés, mais dans l’optique non pas de dénombrer des décrocheurs en ajoutant une nième statistique à la chose, mais dans celle de pointer les moments du décrochage et d’y associer de nombreux indicateurs.

Enfin, le dernier registre est d’ordre politique : les pouvoirs publics cherchent à repérer les jeunes qui ont quitté l’école ou l’apprentissage, afin de leur proposer une formation ou un emploi ou un stage. Cette politique, organisée par la loi de mars 2010, et confirmée par l’actuel ministre (avec le dispositif FOQUALE) nécessite un autre type de dénombrement, lié à la gestion des institutions mobilisées, du type : telle mission locale a reçu tant de jeunes de tels profils, ou bien tel lycée a laissé « partir » tant de jeunes en cours d’année, comment les « rattraper » pour leur proposer une formation. Comme l’indique bien le rapport des IG déjà cité (page 26), il n’est pas possible de comparer les chiffres issus de ces fichiers administratifs à ceux établis à partir de l’Enquête Emploi, ne serait-ce que parce que les périodes de mesure et le champ sont différents.

On retrouve bien ici ce que nous soulignons par ailleurs : un objet statistique est un construit sociopolitique.  Il n’y a pas de décrocheurs « dans l’absolu » mais des comptages qui peuvent (et doivent)  être différents selon les buts poursuivis.



[1] Les décrocheurs du système éducatif : de qui parle-t-on ? Agathe Dardier, Nadine Laïb et Isabelle Robert-Bobée in France portrait social , édition 2013 ISEE Paris, consultable sur http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/FPORSOC13a_VE1_educ.pdf

[2] Education et formations n° 84, décembre 2013, Le décrochage scolaire, un défi à relever plutôt qu’une fatalité.

[3] C. Afsa reprend en partie cet argumentaire dans Education et formations.

[4] Agir contre le décrochage scolaire : alliance éducative et approche pédagogique repensée, rapport des IG, juin 2013, page 24. Notons au passage que ce rapport fait des propositions précises pour mieux mesurer l’absentéisme, en lien avec le processus de décrochage.

[5] La DEPP suit d’autres panels d’entrants en 6ème, ainsi que des panels d’entrants au CP.

[6] 7% de la cohorte d’après l’étude de Portrait social. En septembre 2007, S. Lemaire, V. Guyon et F. Murat avaient observés la situation en 2005 des jeunes de ce même panel 1995 (Insee Première n° 1158, septembre 2007).



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