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Les déchiffreurs de l’éducation

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Cet article a été écrit le 19/01/2014, dans la rubrique :
Compter les grévistes.

Compter les grévistes enseignants : le journaliste et le nombre de grévistes.

Pascal Bouchard, journaliste, créateur du site ToutEduc, « l’information des professionnels de l’éducation », membre fondateur des déchiffreurs.

Lors de chaque grève, les journalistes reçoivent du service de presse du ministère de l’Éducation nationale, vers midi en général, une évaluation de la mobilisation. C’est ainsi que nous avons reçu le 5 décembre 2013 à 11 heures 44 ce mail : « les taux de participation définitifs à la grève des enseignants du premier degré du 5 décembre 2013 sont les suivants : 18,89% au niveau national et 15,64% pour l’académie de Paris ». Les deux décimales nous impressionnent fortement. Ces données sont indiscutables. Elles sont pourtant fausses. Les syndicats en ont toujours d’autres, toujours plus élevées.

J’ai cherché à savoir comment l’administration faisait ses comptes. Pour ce que j’en ai compris, dans le premier degré, les IEN appellent les directeurs de leur circonscription en début de matinée, et leur demandent combien ils comptent de grévistes dans leur école. Encore faut-il que le directeur réponde au téléphone. Sil ne répond pas, est-ce parce que l’école est fermée et que tous les enseignants sont grévistes ? Ou est-ce parce qu’il est en train de répartir les élèves du seul gréviste de l’école entre tous ses collègues (qui le bénissent au passage de ce surcroît de travail) ? Les déclarations d’intention déposées 48 heures à l’avance pour cause de SMA devraient éviter toute erreur (même si les intentions peuvent varier). Le 3 décembre, les taux estimés étaient de 21,35% au niveau national et 22% dans l’académie de Paris, soit une différence de 30% dans la capitale.

« Pifométriquement », il semble qu’on puisse estimer à 10 points la sous-évaluation du pourcentage de grévistes par l’administration. Inversement, les syndicats font remonter de chaque département des données qui sont recueillies tout aussi artisanalement. Un délégué appelle ses copains dans chaque école, mais il n’en a pas partout,  et il extrapole. Or les écoles sans délégué connaissent des taux de mobilisation moindres. Tout aussi « scientifiquement » on peut estimer la sur-évaluation à 10 points.

Dans le second degré, la sous-évaluation par l’administration est mécanique. Le principal ou le proviseur, si tant est qu’il ne soit pas lui-même gréviste, pointe à 8 heures et transmet au DASEN (à l’IA, précédemment) le nombre d’enseignants absents. L’IA transmet au rectorat qui additionne et rapporte au nombre des enseignants de l’académie. Mais tous les enseignants n’ont pas cours à 8 heures. Admettons pour la commodité de l’exposé, qu’un établissement fonctionne sur 36 heures et que tous ses enseignants sont des  certifiés à 18 heures : seuls 50% d’entre eux ont cours à 8 heures, et si, sur 120 profs, on compte 40 absents, on peut aussi bien dire que le taux de participation à la grève est de 33% que de 66%. Il fut un temps (le ministère Allègre) où le ministère nous donnait deux chiffres, un pourcentage au regard du nombre d’enseignants en poste et un pourcentage au regard du nombre d’enseignants attendus. La droite a supprimé ce double comptage et la gauche semble en ignorer la possibilité. Sachant qu’un établissement fonctionne généralement sur moins de 36 heures, la sous-estimation mécanique est inférieure à 50%. Mais si on ajoute les enseignants en congé maladie, et ceux qui sont en stage ou en sortie pédagogique, on doit en approcher. Quant aux syndicats, ils surestiment le taux de mobilisation, pour des raisons mécaniques, également. J’exclus dans cette analyse, la part éventuelle de la mauvaise foi militante, inflationniste,  et celle d’une hiérarchie intermédiaire qui peut minimiser par souci de plaire.



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