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Les déchiffreurs de l’éducation

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Cet article a été écrit le 19/03/2013, dans la rubrique :
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En hommage à Alain Desrosières

Quelques mots des Déchiffreurs de l’Education en hommage à Alain Desrosières, décédé le 15 février 2013, à l’âge de 72 ans.

Pour leur « Au revoir » à Alain Desrosières, ce vendredi 23 février où il était porté en terre, deux de ses collègues de l’Insee ont créé pour lui un mot nouveau, qualifiant leur ami et complice en statistique de « mailleur ». Et ce disant, il et elle sont les porte-parole parfaitement exacts d’une communauté professionnelle nombreuse, diverse, mais unie et rassemblée très intensément autour de sa personne, de sa pensée, de son oeuvre et de sa mémoire.

Cherchez dans les dictionnaires les plus communs ou les plus spécialisés, vous ne trouverez pas ce mot, alors qu’il sonne si bien , si naturellement et si juste s’agissant de celui qui a disparu, mais dont l’oeuvre, le style et la manière de faire et d’être ne disparaîtront pas de sitôt, tant il les a imprimés profondément en nous et tant il nous en aura marqué(e)s dans son commerce avec les uns et les autres.

Mailleur : qu’est-ce à dire ?

Citation du texte des collègues et amis de l’Insee évoquant Alain Desrosières :

« Passeur, « mailleur » au sens de créateur de mailles ou de liens, créateur de réseaux, tous ces mots viennent à l’esprit quand nous pensons à toi. Et cette faculté unique était bien évidemment liée aux qualités humaines que tu possédais : généreux, sympathique, drôle, humain, altruiste, malicieux, érudit. »

 Aujourd’hui, les Déchiffreurs de l’Éducation souhaitent s’associer aux nombreux témoignages qui convergent, circulent et s’échangent à propos de lui.

Car déchiffrer, notamment les chiffres ou les statistiques et tout leur amont, le contexte historique, idéologique, technique, scientifique, politique, … qui les conditionne, n’est-ce pas au fond le résumé condensé des opérations intellectuelles mises en oeuvre par Alain Desrosières dans l’ensemble de son oeuvre et qu’il a transmises dans son inlassable activité (même après sa « retraite » officielle en 2005) ?

En faisant comparaître les chiffres, ainsi que les outils qui les constituent, devant le tribunal de la critique, notre collectif s’inspire clairement des travaux d’Alain Desrosières.

« La statistique est bien d’abord, à travers ses objets, ses nomenclatures, ses graphiques et ses modèles, un langage conventionnel de référence, dont l’existence permet à un certain type d’espace public de se déployer, mais dont le vocabulaire et la syntaxe peuvent eux-mêmes être débattus : le débat sur le référentiel du débat, sur les mots employés pour mener celui-ci, est un aspect essentiel de toute controverse » (Discuter l’indiscutable, Raisons pratiques, 3, 1992).

Quelques exemples.

Un de ses thèmes de prédilection, auquel nous sommes professionnellement confrontés quotidiennement est celui des professions et des catégories socio-professionnelles, sur lesquelles il a travaillé intensément à plusieurs reprises de sa carrière, notamment au tournant des années 1980, lors de la révision des CSP/PCS menée alors. Or, chacun sait le sort préoccupant qui est fait actuellement à cette variable et à son recueil dans le système d’information statistique de l’éducation depuis de trop nombreuses années …

Dans son ouvrage sur les Catégories socio-professionnelles écrit avec Laurent Thévenot, publié dans la bien nommée collection Repères (La Découverte, 1988), Alain Desrosières montre comment la construction des catégories de cette nomenclature s’imbrique dans les procédures de représentation de l’identité professionnelle et sociale. Le statisticien n’est pas le maître absolu des variables qu’il construit. A l’ignorer, il s’expose à de graves mécomptes.

Au moment où la nouvelle nomenclature des niveaux de formation est toujours en chantier, il est bien utile de rappeler ces acquis de l’œuvre d’Alain Desrosières.

Un autre exemple concerne le « trucage » dont la statistique publique est régulièrement accusée. Certes, de grossières manipulations peuvent exister de la part des pouvoirs (voir Le grand truquage, par Lorraine Data, La Découverte, 2009).

Mais il faut aller plus loin, comme le montre ce texte marquant et assez ancien (1974), auquel Alain a apporté une contribution essentielle, a-t-on dit. Le domaine d’application est certes éloigné de celui de l’éducation nationale – il s’agissait alors de l’indice des prix à la consommation -, et le vocabulaire daté par certains aspects, mais la méthode et l’objectif visé sont aisément transposables aujourd’hui encore à d’autres domaines et aux institutions de la statistique qui les étudient, parmi lesquels ceux de l’éducation :

« Des conventions arbitraires mais orientées.

L’indice des prix est présenté officiellement comme un instrument scientifique, un travail objectif. La conclusion à laquelle nous sommes parvenus, c’est que l’indice est fait à l’image du système économique qui régit notre société : les conventions sur lesquelles l’indice repose et les choix faits pour en réaliser la fabrication ne sont pas dits clairement. En fait, ils vont dans le sens qui est utile aux classes qui dirigent notre société. Ces conventions et ces choix ne sont donc pas scientifiques, mais arbitraires.

Le trucage n’est pas le fait délibéré de quelques personnes mal intentionnées. Il est le fruit des rapports de force qui caractérisent notre société. Il exprime ce qu’il est nécessaire de faire croire aux gens pour assurer le maintien de la société telle qu’elle est.

L’émiettement du travail à l’Insee rend difficile la compréhension par les travailleurs de ce qui les concerne. »

« Mailleur », « Déchiffreur » -défricheur pourquoi pas ? en usant d’un jeu de mots trop facile- ; passeur aussi, soutien et maïeuticien également, dans son activité de chercheur et auprès de chercheurs et de praticiens de la statistique.

L’une des dernières thèses universitaires à laquelle il aura pris part en tant que membre du jury, avec cette sollicitude attentionnée et tout à la fois savante, plaisante et modeste qui était sa patte incomparable, concernait de près les questions d’éducation. Ainsi, en décembre 2012 et déjà en santé fragilisée, il avait travaillé à fond, entendu et approuvé (avec ses collègues de jury) une thèse consacrée à l’histoire et la sociologie de la quantification internationale, dont le terrain privilégié était l’examen du rôle des organisations intergouvernementales et plus particulièrement de l’OCDE et de l’Unesco en matière de statistiques d’éducation (par exemple dans le programme international PISA).

 

Il est difficile de résumer en quelques lignes le travail et les interventions d’Alain Desrosières. Mais si les Déchiffreurs devaient garder à l’esprit quelque condensé de sa pensée, nous choisirions ces lignes où il nous incite à utiliser la statistique comme un outil de libération, et en nous opposant à son utilisation à des fins de contrôle :

« La statistique est historiquement un outil de libération lorsqu’elle permet à des classes (ou fractions de classes) dominées de faire émerger  des critères de justice qui fournissent des arguments contre la domination non justifiée de classes dominantes antérieures : la bourgeoisie contre la noblesse, la classe ouvrière contre la bourgeoisie, etc. Les mises en équivalence conventionnelles de la statistique permettent d’équiper les revendications de justice. Mais, dans une autre perspective, la statistique fournit aussi des outils de mise en concurrence permettant de favoriser certains au profit d’autres, d’évaluer les performances, pour contrôler, selon des critères, dits de benchmarking, arrêtés par les dominants, et non débattus démocratiquement. Le néo-libéralisme tend à favoriser cet aspect « outil de contrôle », au détriment de l’aspect « outil de libération », qui a prévalu à des époques antérieures. » (Entretien de Christian Mouhanna avec Alain Desrosières, Sociologies pratiques, 2011/1).

 

Adieu Alain. Adieu l’ami, on t’aimait bien.

Désormais, nous saurons nous repérer grâce à l’impressionnant travail de cartographie des savoirs que tu as établi dans les disciplines qui sont les nôtres. Ce faisant, nous aurons l’ambition de donner à notre tour des repères utiles et efficaces à la société tout entière.

 

Les Déchiffreurs de l’Éducation

 mars 2013

 



One Comment

  1. Karin van Effenterre
    20 mars 2013

    Pour conforter cet hommage à Alain Desrosières qui a toute sa place sur le site des Déchiffreurs, voici, parmi d’autres, quelques textes à lire :
    - Hommage à Alain Desrosières, statisticien, sociologue, historien et philosophe de la statistique (8 mars 2013) http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/?p=3438
    - http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/02/18/hommage-a-alain-desrosieres-parflorence-jany-catrice/
    -http://www.ensae.org/gene/main.php?base=12&action=details&id_news=481
    - http://www.penombre.org/Adherent-de-Penombres

    Et pour l’essentiel, rappelons les grands ouvrages d’Alain Desrosières:
    - La politique des grands nombres, histoire de la raison statistique (Editions La Découverte, Paris, 1993)
    - L’argument statistique, en deux tomes : I : Pour une sociologie historique de la quantification, et II : Gouverner par les nombres (Les Presses des Mines ParisTech, collection Sciences sociales, Paris, 2008).
    ainsi qu’un texte très récent: « Est-il bon, est-il méchant ? Le rôle du nombre dans le gouvernement de la cité néolibérale » (Nouvelles perspectives en sciences sociales, volume 7, n°2, mai 2012).

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