La mémoire sur le dos

En cette quatrième et dernière année où je serai rédactrice en chef des Cahiers pédagogiques, après avoir été vingt ans professeure d’éducation musicale et avant de faire je ne sais quoi je ne sais où, j’ai souhaité me retourner pour regarder ce qui m’aura le plus marquée dans cette fonction de rédactrice en chef et ce qui aura sans doute le plus fait changer ma trajectoire aussi.

La première pierre sur mon chemin, qui fait que je ne le reprendrai pas à l’identique, c’est d’être devenue pendant quatre ans une itinérante qui a dû apprendre à voyager léger. Pourtant je suis une payse. J’ai passé 40 ans sur les mêmes 10km² de campagne, panier garni posé à l’ombre d’un grand chêne, avec dedans une famille, des collègues, des amis, des élèves et les premiers enfants de mes premiers élèves. Avec aussi, en guise de serviette à carreaux au fond du panier, une grille d’emploi du temps distribuée le jour de la pré-rentrée. J’ai bien cru que je mourrais sous mon vieux chêne, les mains pleines. Au lieu de cela, je me suis retrouvée à Paris, seule et les mains vides : je venais de lâcher d’un coup ce que je tenais dans la main gauche et je n’avais encore rien dans la main droite. Je venais de faire « tapis », moi qui ne suis pourtant pas joueuse, de tout remettre en jeu, escomptant sans doute que ce que je savais faire auparavant me permettrait de m’adapter à ce qui m’attendait.

Alors mon travail est devenu mon pays. Pendant quatre ans, je l’aurai parcouru de long en large ce pays-travail, pour me redessiner un présent. Mon travail est devenu mon temps aussi, nu et continu. Et puis ma valise est devenue ma maison, j’ai connu l’anxiété de ne pas toujours savoir où j’allais la poser, j’ai d’autant plus apprécié la chaleur de l’accueil ami.

Ma mémoire tient dans un sac-à-dos avec un ordinateur ultra léger et des papiers indispensables. Mon identité est devenue hybride, fonction et personnel se sont mélangés au fond d’un disque dur. J’ai appris à trier, en mesurant l’importance à ce que je pouvais porter. Nouvelle forme d’économie que celle des itinérants : l’économie du dos.

Ce pays sans frontières, ce temps continu, cette maison-valise et cette mémoire-sac-à-dos m’ont modelée en profondeur. Dans ma tête, la carte de mon monde s’est sacrément élargie, je le sens bien. J’envisage le lointain. Et puis je me sens moins encombrée, plus légère donc, puisque je me suis séparée de tas d’objets. Par contre, la linéarité du temps est un problème que je n’ai pas su bien gérer : difficile de s’arrêter quand on se lance toute entière dans une affaire dont un groupe dépend. Enfin, je me sens reliée peut-être plus fort encore à ceux qui me sont chers et que j’ai tenté d’accompagner, malgré tout, le mieux possible. Leur monde à eux s’en est peut-être ouvert aussi. Et peut-être qu’ils oseront à leur tour un jour se retrouver quelque part, seuls et les mains vides, parce que quelque chose leur sera paru assez important pour qu’ils y investissent ce qu’ils ont, ce qu’ils sont et ce qu’ils savent.

Un commentaire sur “La mémoire sur le dos

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