Zaziemara

Mon premier bouquin sur liseuse, c’était celui de Mara Goyet, « Collège brutal ». Je vous vois faire la grimace, ouvrir de grands yeux. Même moi j’ouvre encore de grands yeux quand je m’entends écrire ça. Et attendez, le plus fort reste à venir : vendredi, je rencontre Mara Goyet pour un entretien. Les Cahiers pédagogiques qui interviewent Mara Goyet… Qui l’aurait cru il y a 10 ans ? « Collèges de France », elle l’a écrit en 2003. Je m’en souviens très bien parce que je ne l’ai pas lu. Oui, je ne lis aucun pamphlet, ou présenté tel, sur l’école et ne vais lire aucune discussion des forums où l’on écartèle du pédago et crache sur les Cahiers. Tout ça me met bêtement les larmes aux yeux, figurez-vous.

Mara Goyet, je crois que c’est différent. Dans « Collège brutal » elle explique bien ce qui s’est passé à ses débuts en zone prioritaire : « Au commencement, je n’étais pas « méchante », j’étais jeune. Et j’étais en ZEP. J’avais un peu peur aussi, de ne pas y arriver, de me laisser déborder. Et il y avait de quoi. C’était un tel bordel, une telle violence, que tout mon être s’est retrouvé comme saisi, au sens culinaire, par le désastre ambiant. » Je ne connais pas beaucoup d’enseignants qui n’aient été eux aussi saisis à leurs débuts. J’en connais qui ont grillé à plus ou moins long feu. Je crois même que je suis passée pas si loin de ça. Quand je relis ce que je racontais de mes cours, ces pilules roses, vertes pour « tenir les élèves » que je cherchais, la pédagogie de contrat, le journal de bord, je me fais pitié à moi-même. Seulement je n’avais la plume vengeresse de Mara Goyet, de celle des survivors. Et si j’avais un bout de plume, je la retournais contre moi.

Alors aujourd’hui, où en est-elle ? Je la lis comme tout le monde, sur son blog du Monde. Elle me fait rire, souvent, avec son écriture à deux cents à l’heure. C’est pour moi une sorte de grande petite sœur en queue de cheval et robe à fleurs serrée à la taille, avec petit tulle pour froufrouter plus quand elle tourne sur elle-même. Une grande petite soeur touchante à force d’être brillante, à force de s’exposer, et de se planter devant le monde les yeux brillants d’appétit de tout, en disant « Eh ben, eh ben, eh ben moi… ». Mais même pas pédante ou orgueilleuse, ça serait trop facile. Seulement insatiable. Et terriblement seule en scène.

Au CRAP, il nous arrive de commenter ses billets en bureau le mercredi, parce qu’elle était capable de réagir à une actualité de l’école à la fois rapidement et à propos. Et ça sonne familier avec nos articles, ou nos tribunes. Alors quoi ? Elle a viré sa cutie, retourné sa veste, fait volte-face, elle est montée en rédemption en oubliant de brûler en enfer ? Mara Goyet, elle dit simplement qu’elle pense avoir grandi. « Comme Zazie ». « Je n’ai pas le sentiment de me dédire. Simplement, à force de travailler, à force d’observer, ma vision s’affine. » On peut lui reprocher alors d’avoir écrit avant d’avoir réfléchi. On peut reprocher surtout aux éditeurs d’avoir sauté sur la bonne occase : renflouer les caisses au sortir d’un été sur la plage, ça se refuse pas. Mais je n’arrive pas à en vouloir à Mara Goyet. Elle a lutté avec les armes qu’elle avait. Et elle avait la chance d’être trop bien équipée. C’est peut-être pour cela qu’elle n’en est pas ressortie trop amochée, et qu’elle est aujourd’hui la Mara du Monde.

Eh ben, eh ben, eh ben moi, je vais la rencontrer vendredi.

Mercredi 4 juin 2014

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