Lettre à Eric-Emmanuel Schmitt

Envoyer une lettre à l’auteur du livre marquant, on en rêve parfois. Moi je vais profiter pour une fois indûment de la fonction que j’ai la chance d’occuper, en étant rédactrice en chef des Cahiers pédagogiques, et je vais envoyer cette lettre-bouteille dans le grand océan internautique, en me disant que vous pourrez peut-être la faire partir très loin. Si jamais elle arrivait à son auteur, si jamais il me faisait un signe en retour…

Cher Eric-Emmanuel Schmitt,

« Cher Dieu. Je m’appelle Oscar, j’ai dix ans, j’ai foutu le feu au chat, au chien, à la maison (je crois même que j’ai grillé les poissons rouges) et c’est la première lettre que je t’envoie parce que jusqu’ici à cause de mes études j’avais pas le temps. »

Bizarrement j’ai oublié quand, où et par qui j’ai lu Oscar et la dame rose pour la première fois. Je pensais que c’était sur les conseils de mon Cherami, mais lui-même pensait l’avoir attrapé par moi. Oscar semble donc avoir toujours été là. Ce dont je me souviens, c’est de l’ouragan que le petit garçon a soufflé en moi. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits après la lecture, mes volets ont claqué, mes branches ont craqué. Je me demande si mes murs ne se sont pas déplacés un peu. Pour n’en rien dévoiler à ceux qui ne l’auraient pas encore croisé je ne dirai rien du petit Oscar. Mais ceux qui le connaissent comprendront tout.

Depuis la tempête, j’ai bien dû offrir le livre vingt fois, le conseiller cent fois, en parler dix mille fois. Je vous dis qu’on l’attrape comme une varicelle rigolote, le petit Oscar, une varicelle qui ne laisse ni boutons ni cicatrices, juste des démangeaisons de pensée.

Un jour, j’ai pu le présenter à mes enfants, dans le soir vacillant. « Oscar, voici mes enfants. Les enfants, voici Oscar. » Il est resté plusieurs soirs chez nous. Oscar et moi, tous les deux on a bercé leurs pourquoi de petits déjà grands, doucement parce que c’était des pourquoi chagrins, tendres ou inquiets, de ces grands pourquoi sans grands parce que, même pour une maman qui le voudrait très fort.

Et puis un jour je suis devenue professeure de français, peut-être pas tout à fait une vraie, peut-être même que je ne le suis devenue que pour faire lire Oscar à mes élèves de 5e. Oscar, c’était comme certaines musiques en classe (oui, j’étais prof de musique aussi), Carmina Burana, La chevauchée des Walkyries ou « Quand on n’a que l’amour », qui faisaient le cours tout seul. Dix minutes avant la fin de l’heure on écrivait les devoirs, « Lire le chapitre 1 d’Oscar et la dame rose », on rangeait les affaires et je m’asseyais sur une table. Quand c’était silence, j’installais Oscar à coté de moi et je commençais : « Cher Dieu. Je m’appelle Oscar, j’ai dix ans, j’ai foutu le feu au chat, au chien, à la maison (je crois même que j’ai grillé les poissons rouges) et c’est la première lettre que je t’envoie parce que jusqu’ici à cause de mes études j’avais pas le temps. ». Mon moment préféré c’était le passage des gros mots et que je savais qu’ils allaient éclater de rire. Et puis ça sonnait et je leur lançais « N’oubliez pas : seu-le-ment le chapitre 1 ! »

Le lendemain j’y avais droit et je m’en délectais à l’avance : entrait un cortège de « Madaaaaaame, il est trop trop bien Oscar, j’ai lu jusqu’au bout pardon j’ai pas pu m’en empêcher. », « Oooooh oui madame il est trop bien et même j’ai pleuré à un moment il est trop trop bien. », « Ma mère voulait que j’éteigne mais moi je ne pouvais pas ! » Cher Eric-Emmanuel Schmitt, vous avez écrit un livre qui empêche de dormir les élèves de 5e. Et pour ceux qui ne savaient pas bien lire, j’avais ma botte magique : le CD enregistré qui circulait mine de rien. C’est comme ça qu’on arrivait au temps de discussion philosophique, autour du petit Oscar souriant au milieu du cercle de chaises, et d’une question choisie par la classe « Est-ce qu’on peut savoir ce qu’il y a après la mort ? », « Qu’est-ce que c’est qu’un ami ? » ou « Pourquoi c’est compliqué d’être amoureux ? » Tout cela, grâce à Oscar.

Voilà monsieur Schmitt, je vous ai tout dit. Ah mais non ! Figurez-vous que ma fille, celle du soir vacillant et des grands pourquoi, ma fille donc, qui aujourd’hui a bien grandi, a passé un concours pour rentrer au conservatoire de théâtre. Il fallait qu’elle choisisse un texte. Et vous savez quoi ? Elle a trouvé une blouse d’hôpital, elle a pris Oscar par la main, elle s’est plantée devant le jury, et elle a lancé : « Cher Dieu. Je m’appelle Oscar, j’ai dix ans, j’ai foutu le feu au chat… » Je ne sais pas si elle va être choisie ou non, au milieu des Racine et des Tchekhov. Mais pour moi, Oscar et elle, ils ont déjà gagné et ils iront encore loin.

10 commentaires sur “Lettre à Eric-Emmanuel Schmitt

  1. Chère Christine (et cher Éric-Emmanuel Schmitt, tu as raison, on ne sait jamais…),
    Moi, je me souviens bien de ma rencontre avec Oscar, et par la même occasion avec son auteur que je ne connaissais pas encore. C’est un Cherami qui me l’a conseillé alors qu’habituellement, c’était plutôt moi qui lui mettais des livres entre les mains. J’ai lu avec d’autant plus d’envie et d’émotions ce récit épistolaire, le temps d’un court trajet de TGV, et j’étais bien embêtée de pleurer ainsi au milieu de tous ces inconnus. J’ai eu immédiatement envie d’écrire à son sujet et de le faire lire à mes élèves bien sûr. Moi, je (crois que) je suis une vraie prof de français et mes grands dadets (3e) ont réagi tout comme tes petiots à la lecture à voix haute du début d’Oscar. Beaucoup l’ont choisi dans la liste et tous l’ont aimé. Il y a comme ça des moments de grâce, dit-on, et je remercie moi aussi ces auteurs qui ont su les provoquer.
    Bien à vous,
    Caroline

    • Merci Caroline et merci Nicole de votre passage. On pourrait écrire nos histoires de livres et en faire des livres. Eric-Emmanuel Schmitt un bouquin sur ses histoires avec la musique, alors…
      Christine

  2. Bonjour Christine , N’hésitez surtout pas à envoyer votre lettre à EES via son site officiel. Ses collaborateurs lui transmettent les messages. Je suis une inconditionnelle d’EES et je lui ai envoyé il y a quelques années un petit mot après avoir vu son spectacle « Ma vie avec Mozart » et surprise: il a dû être touché car j’ai reçu un de ses livres dédicacé :-) .
    « Oscar et la dame rose » est un de mes préférés, je l’ai d’ailleurs fait relier : voir ma page Facebook https://www.facebook.com/DetteToulemonde.EricEmmanuelSchmitt sur laquelle je vais publier votre bouteille à la mer. Bien à vous, Claude

  3. Bonjour Christine , N’hésitez surtout pas à envoyer votre lettre à EES via son site officiel. Ses collaborateurs lui transmettent les messages. Je suis une inconditionnelle d’EES et je lui ai envoyé il y a quelques années un petit mot après avoir vu son spectacle « Ma vie avec Mozart » et surprise: il a dû être touché car j’ai reçu un de ses livres dédicacé :-) .
    « Oscar et la dame rose » est un de mes préférés, je l’ai d’ailleurs fait relier : voir ma page Facebook « DetteToulemonde » sur laquelle je vais publier votre bouteille à la mer. Bien à vous, Claude

      • Chère Christine,
        as-tu écrit sur le site d’EES? Y as-tu mis un lien vers ton entrée de blog? Elle fait vraiment envie : Merci, comme si souvent!

        De mon côté, il y aura des petites suites. Déjà, comme je rentre dans un collège nommé Mozart, je vais chercher du côté du spectacle dont parle Claude? Est-ce un livre ?
        Et puis, retrouver l’enthousiasme des grands dadais de troisième ou des petits sixièmes me fait de plus en plus envie. Discuter de livres avec les collègues de français ou notre CDIste, elle aussi nommée Fred, comme dans le portrait tout frais de Monique Royer : Merci les Cahiers!
        http://www.cahiers-pedagogiques.com/CDI-Centre-de-Developpement-d-Idees
        A bientôt
        Sylvie

        • Bonjour Sylvie,
          Merci pour ton passage et d’avoir signalé ce portrait de Monique Royer.
          J’ignorais que tu partais en collège, c’est chouette le collège. (EES parle de son rapport à la musique de Mozart dans un livre.) et oui j’avais écrit sur son site.

          Bonne journée,
          Christine

  4. Un de mes livres fétiches avec les sixièmes : Suivez-moi-jeune-homme de Yaël Hassan. Une première tentative dans une classe qui accueillait une jeune fille très dyslexique. L’idée était d’amener les autres à lui donner sa place parmi eux comme à n’importe quel autre élève, juste en lui tendant la main pour l’aider à avancer.
    Même expérience avec le premier chapitre : je lis à voix haute à la fin de l’heure. Je m’arrête : pour demain si vous pouviez finir le premier chapitre. Et le lendemain ils étaient allés bien plus loin, certains avaient « lu un livre entier pour la première fois » de leur vie (et en une soirée !), d’autres l’avaient déjà conseillé à leurs parents…
    Et comme il n’existait pas de CD, par petits groupes ils ont enregistré le texte, chapitre après chapitre, sur un dictaphone.
    Et tous y ont pris le goût des mots rares et l’habitude de ne pas les laisser passer sans chercher à attraper leur sens.

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