Burette

Pour Hervé Parpaillon, qui sait ce qu’ami veut dire

Je ne suis pas née dans les partis politiques, je ne suis pas tombée toute petite dans les syndicats : j’ai grandi dans les associations. Plusieurs. Des musicales surtout. J’y ai appris à prendre des décisions collégiales, lorsque mes ainés m’ont demandé si je voulais bien faire partie du Conseil d’administration. J’y ai appris à partager les moments de lumière et les moments rideau fermé, lorsque, concert terminé, on se coltinait à minuit le rangement des chaises. J’y ai appris à devenir l’ouvrière lorsqu’il s’agissait d’aller vendre des brioches le dimanche matin, à devenir l’oreille dans l’ombre lorsque je devais accompagner des groupes au clavier, ou la vedette en dirigeant orchestre ou choeur. J’y suis devenue l’amateure pour qui le chemin compte plus que le résultat, qui ne se sent jamais professionnelle, même quand elle reçoit son salaire. J’y suis devenue l’artisane qui remet longuement sur le métier son ouvrage de fils de mots et de fils de gens, sans le trouver jamais assez bien. J’ai aussi appris dans les associations à m’éloigner sans fracas si je ne m’y reconnaissais plus, parce que j’avais changé plus qu’elles n’avaient changé. Et à y aimer les gens, un par un pour ce qu’ils étaient, et tous ensemble pour ce qu’ils y faisaient. Le Tous n’est effectivement pas la somme des Un.

Des portraits de gens, j’en ai une sacrée galerie. Aucun ne se prenait pour le roi, mais plusieurs se sont pris avec justesse pour des Princes, ont osé des projets musicaux, municipaux ou pédagogiques un peu fous, ont pris des risques, soulevé des torpeurs et des méfiances, renversé des habitudes et des bienséances pour la génération précédente ou suivante. Y ont cru pour tout le monde et ont eu raison avec tout le monde. Mais celui qui me revient curieusement en ce dimanche de juillet, ce n’est pas un de ces intrépides…

 C’était un petit monsieur pas épais qui arrivait un peu en avance aux répétitions du vendredi soir, faisait le tour des musiciens de ma petite harmonie de campagne pour serrer les mains. Je ne sais plus comment il s’appelait : on l’appelait Burette. Il était réparateur de vélos et finissait invariablement son travail par « un petit coup de burette ». Il était le responsable en chef de la grosse caisse et des cymbales, instruments démesurés pour lui. Il n’avait jamais été un très bon musicien, ne lisait pas très bien les partitions, se repérait à peu près pour ses départs et arrêts. Mais pas toujours ! Alors de temps en temps, en plein silence, un coup de grosse caisse faisait sursauter tout le monde. Mais c’était notre Burette, comme on avait notre monsieur Guidon, lui aussi spécialiste des silences bruyants, qui jouait de la pichotte, apportait le vin blanc et le fromage fort, joies du bus à 9 heures du matin les jours de sorties musicales.

Je me suis aperçue peu à peu que ma place c’était peut-être de contribuer à faire tenir et réaliser ensemble les Princes et les Burette des orchestres, les penseurs, les architectes, les maçons et les croyants des associations. Parce qu’être ensemble, faire ensemble, pouvoir réciproquement se pousser dans le dos quand il est besoin, s’aider à grandir et à partir, se reconnaître mutuellement Prince, Burette ou architecte sans se vouloir plus, ou moins, ou autre, je crois que c’est ce qui vaut. Au nom du doux désir de durer.

 Je me suis aperçue aussi que je vois et décris mieux les petites choses que les grandes, les petites idées que les grandes, les petits gens que les grands. J’en tire un peu d’embarras. Mais si le ciel est déjà dans le rayon de lune contre le mur de ma chambre, peut-être les grandes idées de politique éducative sont-elles dans l’infime de la classe. Peut-être la pédagogie différenciée est-elle toute entière dans le regard de détresse de Jason. Peut-être l’évaluation tient-elle dans le capuchon mâchonné d’un stylo. Peut-être la décision d’un ministre de l’éducation nationale s’est-elle prise un jour en lisant « Le bateau ivre ». Alors, peut-être que cela vaut aussi de raconter les Burette, les Jason, les capuchons et les bateaux ivres.

Les photos sont de Laurent Nembrini.

3 commentaires sur “Burette

  1. C’est bien toi, tout entière, dans ce rayon de lune qui te dit le ciel sur le mur de ta chambre et qui te conduit à cette vérité minuscule mais qui contient toutes les vérités : « peut-être les grandes idées de politique éducative sont-elles dans l’infime de la classe »… Quand ce qu’on pourrait croire insignifiant est chargé de sens et dit les choses mieux qu’un long exposé…
    « Traité de la pédagogie de l’infime », par Christine Vallin. Quelques pages, beaucoup de photos de Laurent N., et de la musique avant toute chose bien sûr… On le mettrait sur Dailymotion et Youtube et les jeunes profs n’auraient aucune raison de ne pas le « lire » enfin !

    • Je n’en ferais pas un traité, peut-être quelques traces sur des feuilles d’automne dans le vent, mais la pédagogie de l’infime, je garde pour un jour.
      Merci de ton passage Raoul.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>