Un

Jean-Luc Boiré - Série des Imprégnations*, format 22 x 28 cm. Papier de soie et encre, 2011

« Le noyau d’infracassable nuit » (André Breton)

 

J’avais 8 ans. Alors que comme d’habitude je faisais glisser ma main sur le haut du muret qui me ramenait chez mes parents, soudain j’ai compris. J’ai compris que mes pensées, mes humeurs, mes questions allaient et venaient dans ma tête, rayons de soleil jouant à travers les nuages et se posant parfois sur le champ ensemencé de ma conscience. Puis disparaissant et laissant la place à d’autres. J’ai compris que je ne tiendrais jamais rien. Et que je chercherais toujours. J’ai compris que les autres, tous mes autres, même les plus différents de moi, avaient le même soleil et les mêmes nuages que ceux de ma tête. Et qu’en m’approchant des leurs je m’approcherais des miens.

Depuis, j’ai abordé d’autres soleils, bien d’autres soleils. J’ai parlé pendant des lunes avec l’ami sur des canapés à la dérive, j’ai tenu la main de gagnants et perdants contre la maladie, j’ai ri de la joie des inconnus, j’ai couru derrière des acharnés du parfait, j’ai regardé chanter la mère abandonnée, j’ai entendu pleurer sans plus pouvoir consoler, je me suis penchée sur des visages aimés devenus cire, j’ai lu le chagrin, la détresse, la misère, j’ai admiré la beauté de la vieillesse ou de la maladresse, j’ai entendu les croire en Dieu, en Politique, en Médias, en Luttes, j’ai entendu les croire en Rien, j’ai croisé ceux qui couraient écarlates derrière l’urgence, je me suis assise près de ceux qui priaient à genoux.

Dans trois phrases d’Heidegger j’ai croisé le fer avec l’obscur, j’ai passé des mois sur quelques histoires de Tchouang Tseu, j’ai regardé « L’amour est dans le pré » et tous les documentaires sur la vie des gens et vous avez le droit de vous gausser, j’ai décortiqué des bouts de bible, des bouts d’Abécassis, des bouts de Dolto, j’ai écrit dans des ateliers d’artistes, dans des forêts, dans des déserts et dans des églises, j’ai rajouté du trop à l’excès, de l’incertitude au doute.

Jean-Luc Boiré, série des Imprégnations, format 20 x 20 cm. Papier de soie et encre, 2011

Et puis j’ai compris… J’ai compris après quel mystère je courais, je l’ai trouvé chez Spinoza : « Toute chose s’efforce de persévérer dans son être.» Qu’est-ce qui fait donc que le soleil continue à jouer à chat perché avec nos nuages, et que nous, nous continuions à les contempler, à chercher à les attraper, debout dans les tempêtes comme dans les réjouissances, sans se lasser, sans désespérer ? Je sens bien que j’ai cherché à connaître les gens pour savoir ce qu’il en était pour eux. Ce qu’il pourrait en être pour moi.

Depuis quelques temps, je suis chargée de mener des entretiens pour les Cahiers pédagogiques. Des entretiens de gens grands et intimidants dans ma tête, dont on dirait pour faire court qu’ils ont réussi. Ils ne sont pas mieux que tous les anonymes que j’ai croisés pendant 45 ans, ils sont ceux qu’il m’est donné de rencontrer dans la parenthèse de rédactrice en chef. Ce mystère portatif, persévérer dans son être, je l’ai emporté avec moi et l’ai déposé, petite lanterne, entre ceux que j’écoutais et moi, en leur posant les questions sur « apprendre, pour vous c’est… ». Par écrit, par téléphone ou de regard à regard dans un bureau, un café ou un appartement. J’ai choisi et rencontré ainsi une dizaine de personnes qui écrivent, enseignent, organisent, dessinent, cherchent, votent à gauche ou à droite, sont hommes ou femmes, ont été spationautes ou syndicalistes, travaillent chez eux ou dans un ministère. Dont le parcours politique et professionnel n’est pas forcément conforme à ce à quoi on s’attend d’un invité des Cahiers pédagogiques ; mais que le parcours personnel, la personnalité, la persévérance à être, me donnaient envie de rencontrer et faire connaître.

Jean-Luc Boiré, "RUMINES" format 39 x 29. Peinture et encres sur papiers marouflés, 2005.

Certains se sont laissés approcher de tellement près que je les ai vus éclairer mon mystère. J’ai cru deviner que tous avaient grandi avec, poussé autour de, lutté contre, persévéré grâce à un élément marquant, marqueur. Etre avide de tout, apprendre très vite, avoir un frère jumeau, des parents épiciers, être dyslexique, avoir la gniak ou être une femme : une chiquenaude quasi originelle et c’est tout le parcours qui s’en trouve imprégné. Ni chance ni malchance, ni qualité ni défaut, ni mérite ni talent en soi. Singularité. Mais tous ont passé le cap où l’affaire aurait pu tourner au vinaigre, au refus. On peut s’arc-bouter longtemps contre le donné, tomber dans la plainte pour toujours, dans des combats inutiles ou encore dans le prétexte pour ne pas faire. Et ce serait humain, et cela pourrait durer un temps ou longtemps. Ceux que j’ai rencontrés semblent au contraire non seulement avoir accepté leur particularité, non seulement l’avoir intégré dans leur « système de vie » comme l’appelait Wittgenstein, mais même en avoir fait un cœur de vie, un centre de gravité, une pierre d’angle où le reste s’est construit, ou de touche qui a permis de distinguer entre des options, et de choisir.

Oui, tous me paraissent avoir dépassé le risque d’être tiraillés, séparés, chahutés, déconstruits. Tous ont en commun de donner l’impression de faire Un. Pas de manière monolithique et rigide. Pas sans les doutes et les incohérences qui apportent aux mécanismes intérieurs la souplesse nécessaire pour ne pas rompre sous les orages. Mais de ce Un qui permet de trouver la paix avec soi suffisante pour devenir, agir, vivre avec les autres.

 

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Jean-Luc Boiré, l’auteur des oeuvres présentes, est un de nos illustrateurs.

Il vous parle de cette série, Imprégnations : TExte présentation CARCAVEL

 

 

 

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