Au bal du Grand Meaulnes

Jeudi 28 mars

Il est 17 heures. Il y a une heure, sous les lumières et sous les louanges d’un ministre, trois équipes d’établissement ont été les primées des journées de l’innovation. Demain, des centaines d’autres équipes, celles de la salle, du forum de l’innovation du Café pédagogique et celles de tous les établissements de France, feront à nouveau œuvre ensemble, avec des moments de doute, de tension, d’euphorie, puis de sentiment de devoir accompli.

Je reste assise dans l’immense salle au plafond de bois verni de l’Unesco. Seule dans la salle de bal où viennent de se produire les meilleurs danseurs de l’éducation. Pendant deux jours, la fête a retenti dans le château de l’Unesco. Et là, alors que les techniciens replient les câbles et que l’on démonte les panneaux, je ne sais plus très bien si je suis Yvonne de Galais ou le Grand Meaulnes, si j’ai perdu mon rêve ou si je suis le rêve perdu. Je me souviens…

Je me souviens de ces fins de spectacles, lorsque j’étais professeur d’éducation musicale en collège. Hier et pourtant déjà plus. Je me souviens du moment où l’on se retrouvait tous en coulisses, petits élèves et grands choristes, avant le dernier passage sur scène, y courant gonflés à bloc par les applaudissements et le soulagement d’en avoir terminé. Je me souviens du moment où l’on filait tous aux vestiaires, où je les entendais piailler et rire de leurs petites et grosses voix joyeuses, commentant telle hésitation, la chute que l’on avait évitée et la trouille qui avait pris au ventre et soudain disparu. Je me souviens des «Madame, c’était comment ? » pressants, auxquels invariablement je répondais « C’était très bien ! », même si ç’avait été un peu moyen. Parce qu’on ne refait jamais un concert et que l’important c’est le prochain.

Les câbles sont tous repliés, les panneaux ont disparu, et je n’arrive toujours pas à quitter la douceur de mes souvenirs, ni ce lieu illustre qui n’était pas inscrit sur la carte génétique de mes cellules. Un jour, il faudra que j’écrive un traité de l’Inattendu. Quand je montais des spectacles, c’était souvent avec trois francs six sous, système débrouille et récupération. Souvent, je dirigeais les gamins, je m’occupais de lancer la bande son et de couper les micros loués au magasin du coin. C’était repas canadien et costumes découpés dans des vieux draps par des mamans plus habiles que moi. Alors rien des conditions de confort de ces deux jours ne m’a été ni dû, ni invisible. Et tous ces gens qui ont fait pour nous ce que je faisais ou organisais avec les bonnes volontés, je les ai remarqués. Appréciés. Puissé-je ne jamais devenir une enfant gâtée.

Tout près de moi, l’équipe des organisateurs des Journées discute, la voix enthousiaste, à peine fatiguée. A ce moment-là on est tellement content de partager ce que l’on a retenu, craint, apprécié, les moments soudains, les réussites imprévues, le sourire de l’un et le mot de l’autre. Tellement contents de retricoter les évènements passés si vite, préparés si longuement. Ce soir, ils peuvent se réjouir, oui. Le concert était réussi, la fête était partout, dans les salles, les couloirs, dans les tables rondes.

Il est presque 18 heures. Je quitte à regrets la salle. Derrière moi, Yvonne de Galais donne son dernier pas de danse. Et s’éteint le chant de mes élèves.

5 commentaires sur “Au bal du Grand Meaulnes

  1. Littéraire, généreux, émouvant: un de tes meilleurs textes ? Merci pour ce plaisir et pour cette évocation que j’entendis en vrai dans une auttre vie…

  2. Que de bons moments nous avons passés avec toi à Chauffailles. Tes comédies musicales, notamment la dernière, déplaçaient tout l’arrondissement.

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