La Neuville : une école où grandir

Quittez Paris, vous êtes à la campagne.

Quittez la campagne, vous voilà à l’école de la Neuville.

-Bonjour. Nous allons vous faire visiter l’école.

 

 

 

Celui qui parle s’appelle Daniel. Je lui reconnais la voix des garçons de 13 ou 14 ans qui viennent de muer. Il est passionné par le foot et il aime les films d’Ingmar Bergman. Eh non, ça n’est pas incompatible. Cette école, c’est un chez-lui : comme tous les élèves de l’école il est interne et il vient là depuis plusieurs années. Il ressemble à l’école et l’école lui ressemble.

Des règles, il y en a. Des rites, des dispositifs, des horaires, des habitudes il y en a aussi. Mais rien qui soit de marbre. Parce que la particularité de la Neuville, c’est d’être en mutation. En adolescence. Une adolescente de 40 ans…

Je suis dans la maison depuis un moment déjà. C’est elle qui m’a accueillie, m’ouvrant ses portes épaisses, ses odeurs de cire et de château sans fantôme, ses couloirs, angles et détours, et le bruit de mes pas qu’elle fait résonner avec une jubilation de coquette. C’est elle qui m’a conduite au bureau de Michel Amram et Fabienne d’Ortoli. Cette école, ils en ont commencé le tableau il y a 40 ans. Si le dessin s’est peu à peu assuré, les couleurs sont toujours fraîches et celui qui y dépose les doigts les retire verts, rouges et bleus. Parce que les générations d’enfants et adolescents qui se sont succédées ont poussé Michel Amram et Fabienne d’Ortoli à se remettre en question, et avec eux tous les enseignants tour à tour dans les classes.

Les professeurs n’arrivent pas à cause de leurs diplômes mais de leur envie de travailler ensemble, à la manière de La Neuville. Ils ne sont pas tous enseignants mais tous ont en commun un désir d’enseigner, de transmettre ce qu’ils connaissent. Tous partagent aussi la conviction qu’il faut travailler là où la société s’arrête.

Daniel et sa copine Mégane, une grande jeune fille de 3e posée, à la voix et au regard retenus, entament leur office de « guides de la dame qui vient écrire un article ». Là, c’est la bibliothèque, avec ici les journaux tenus par les élèves. Contre le mur d’une salle de classe, les ceintures de comportement et de responsabilités. J’apprends qu’un élève en charge peut imposer une minute de silence en cours, si tout devient trop bruyant. Les responsabilités, dans cette école ce n’est pas ce qui manque : dictionnaire, plantes, distribution de matériel, tenue du carnet d’insultes, balayage, etc. Je découvre la salle de projection de cinéma, salle de spectacle aussi. A la Neuville, la culture n’est pas un excédent de bagage. Les enfants profiteront des connaissances très grandes de Michel Amram en cinéma, et chaque année un spectacle et un voyage seront des cristalliseurs d’apprentissages. Six mois de préparation pour aboutir au spectacle, six mois de préparation avant le voyage.

Des adultes, il en a douze. Des élèves, quarante-deux. Le nombre de jeunes, même lorsque les fins de mois, d’années, sont rudes, ne s’élève pas. « On fait avec le budget. » Parce que ce qui compte dans cette école, c’est le chacun. Que le chacun, de 6 à 16 ans, trouve sa place dans le groupe et que le groupe donne une place à chacun. Mais pour cela, il faut en finir avec le grand nombre. Michel Amram et Fabienne d’Ortoli racontent dans leurs livres combien certaines périodes ont été dures, laminantes presque. Sur le fil. Mais jamais ils n’ont cédé. Jamais non plus ils n’ont cédé sur la base de leur recrutement.

La Neuville n’est pas, n’est pas du tout, une école élitiste. Michel Amram et Fabienne d’Ortoli ne cherchent pas la facilité, ni le brillant. Ils parient sur la coopération et la continuité. Les enfants qui restent six, huit, dix ans parfois vont à la fois aider les nouveaux arrivants à entrer dans l’esprit de l’école, donner aux plus jeunes l’envie de grandir et eux-mêmes grandir. Pas en théorie, en actes. Et comme l’écrit John Locke, « Les actes des hommes sont les meilleurs interprètes de leurs pensées. »

Ainsi en est-il pour Mégane, présidente ce jour-là de la réunion des filles, l’instance au cours de laquelle on reviendra sur les problèmes qui se sont passés récemment : les insultes, les règles non respectées, les conflits.

On rappelle du basique qui s’oublie si vite en cas de tempête : « On ne se moque pas. » Mégane remplit son rôle avec aisance et calme, fait passer la parole, aux adultes et aux élèves. Les punitions ou amendes (quelques centimes d’euros, pris sur ce que l’on gagne en remplissant des tâches) sont discutées. Quelqu’un propose de rendre service pour effacer une offense. Le temps de discussion s’achève en réfléchissant aux gros mots.

Gajenthini, pendant tout le temps de la réunion, a décrypté pour moi les symboles, les progressions dans les ceintures, et tout ce que les élèves savent, l’apprenant peu à peu. Et puis, à mon oreille, elle raconte, elle se raconte. Elle est là depuis trois ans. Ce qu’elle préfère, ce sont les ateliers, théâtre, cuisine, informatique, ou rester avec ses amis, parler avec les adultes, pour qu’ils la conseillent. Gajenthini est ceinture orange, ce qui lui donne des droits et des devoirs particuliers. L’internat, elle pense que c’est une chance pour elle. Elle y fait mieux ses devoirs qu’avant. Elle a même appris à lire ici. Par contre, balayer, faire la vaisselle, elle n’aime pas trop. Comme elle n’aime pas trop qu’on lui fasse des remarques. Pourtant les remarques, sur des règles non respectées dans la semaine, elle les accepte. « Je sais ce qui n’est pas bien. »

La maison de la Neuville, à 17 heures, me renvoie dans ma calèche avant qu’il ne redevienne citrouille.

Daniel, Mégane, Gajenthini et tous les autres resteront là encore quelque temps, le temps de grandir sans impatience, le temps de devenir des adultes que l’on a plaisir à croiser. Ils sont pour cela entre de bonnes mains.

2 commentaires sur “La Neuville : une école où grandir

  1. Quel bel article ! Je suis sous le charme, avec l’envie folle de venir travailler à la Neuville, pour arrêter de faire des bribes d »Ecole nouvelle », dans mes classes de lycée professionnel contraintes par des emplois du temps verrouillés. Je proposerais mes compétences de professeure de Biotechnologies pour valoriser et même arriver à aimer le « ménage ».
    Faute de pouvoir vraiment réaliser ce rêve,j’ai bien l’intention de continuer à inciter les enseignants que j’ai en formation à l’heure de vie de classe à offrir ce cadre d’écoute et de responsabilisation des élèves, même si c’est à petite échelle.

  2. Merci beaucoup pour cet article. Je suis par ailleurs entièrement d’accord avec Véronique, avec une très grande envie de me lancer dans ce type d’aventure. Un film à voir sur l’organisation de la Neuville : « Parole, l’Héritage Dolto » de Vincent Blanchet. Peu d’images de la classe (c’est un peu dommage), mais le reste est passionnant. Et bien sûr le livre : Fabienne d’Ortoli et Michel Amram, L’école avec Françoise Dolto.

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