L’homme qui jouait dans la marge

 (Les photos sont de Gaëlle Simonnet et ne peuvent être utilisées sans accord.)
Lundi 17 décembre, 18 heures.
C’est la fin d’une journée enclume. Vous savez, une de ces journées où vous vous levez le matin avec une enclume sur les épaules. Je viens de traverser Paris pour assister à la répétition d’un spectacle de la troupe « Instant présent » de Gérard Gallego. C’est lui qui avait contacté la Rédaction des Cahiers pédagogiques. Nous avions fait des annonces de précédents spectacles, écrit des articles aussi. Mais il avait précisé : « Je vous préviens, pour le spectacle, ce sera complet, alors ce n’est pas pour avoir du monde que je vous appelle. Ce sera gratuit aussi, parce que je tiens à ce que mes spectacles soient gratuits. »
Gérard Gallego, c’est l’homme qui joue dans la marge.
La marge que tracent la maladie, l’incarcération, le chômage, l’errance.
La marge que notre goût de normalité élargit, élargit, jusqu’à la déchirer de la feuille en suivant les pointillés.
Alors, Gérard Gallego, inlassablement, s’emploie à gommer les traits et réunir les espaces dedans-dehors, et à rapprocher les voix, les corps, les regards.

 

 

Mon enclume et moi, on arrive à la répétition. Elise Gourdy-Bléniat, prof d’arts appliqués, m’accueille, tout sourire. A voix basse, elle me raconte la genèse du projet lancé avec ses élèves l’année d’avant déjà. Autour de nous, la répétition continue. Les adultes et les jeunes viennent de travailler plusieurs heures. La marge du spectacle en préparation depuis un an et demi, c’est le handicap.

 

Certains acteurs font partie de la troupe de Gérard Gallego, « Instant présent », d’autres sont éducateurs. Les derniers acteurs sont handicapés mentaux ou psychiques, et il n’est pas question de l’occulter, ou de le faire oublier.
Alors, les douze élèves de la classe de BTS design d’espace d’Elise Gourdy-Bléniat tiennent là leur objectif dans ce spectacle : à renfort de lumières, de musique, de déplacement sur scène, ils vont aider les acteurs handicapés à être regardés. « Chers amis, vous êtes venus pour nous regarder dans les yeux. »

 

Miroir tendu, à travers un mot, à travers un thème. A travers un mot-thème : assister. « Aider, soutenir, avoir besoin, soulager, attendre, être inutile, rendre meilleur, profiter de… »

Sur scène, on essaie, on s’essaie, on sait plus. « Les spectateurs, ils sont là pour quoi ? » « Aucune idée ! », on s’échange, on évite, on hésite.
« Libre et vivant ! » crie Hugo. Gérard Gallego va chercher les voix, les histoires, les souvenirs des acteurs. Fermement. Assurant. Pas d’énervement. J’admire. « On recommence, autrement ! »
Ca danse, ça balance, ça s’arrange et ça pense. « Ils pensent, je suis. ».
Ce sera le titre du spectacle. Devant moi, ils sont. Devant eux, c’est moi qui pense.
 La marge ? Quelle marge ? Les pointillés, ce n’est pas pour ce soir. Là, sur scène, les acteurs, les metteurs en scène s’écoutent.
Ils rient ensemble et l’on rit avec eux. C’est ça le signe de la disparition de la marge, c’est le rire.
On ne rit pas de l’autre, on rit avec les autres.

 Il est 20h30. Ils vont travailler encore. Je m’éclipse. L’enclume s’est envolée. A la place, sur mes épaules, un manteau de plumes…

 

Vous m’aviez dit au téléphone : « Je tiens à ce que mes spectacles soient gratuits. » Pour quelles raisons ? Et comment diable parvenez-vous à financer tout ce travail ?
L’une de mes motivations est d’offrir un  accès à des activités « culturelles ou plus précisément artistiques » aux personnes qui y sont étrangères, considérant que la première des grandes injustices est la non égalité à l’éducation et aux activités artistiques en particulier encore trop discrètes à l’école.
Pour ce spectacle, un partenaire, sans qui rien ne serait possible. Il s’agit de  l’Arche à Paris qui accompagne les personnes en situation de handicap, a commandé le projet et trouvé les financements pour qu’il existe.
 
Comment en vient-on à gommer les marges pour rapprocher les gens ? Quel parcours amène à cela ?
Un peu trop long a expliquer par écrit. La question du sens de mon travail s’est posée immédiatement. Donc « pourquoi, avec qui et comment » sont des questions qui m’ont accompagnées lorsque j’ai décidé de devenir metteur en scène. Je travaille sur l’intrusion de la réalité dans le théâtre, à rendre la frontière entre fiction et réalité plus perméable.
L’idée est de dire à l’intérieur d’une fiction « notre vie est pas comme la vôtre pour telle ou telle raison, nous vous en présentons quelques éléments, nous aimerions que cela change comme ci ou cela »
Les représentations du 17 février et du 3 mars 2013 à 16h, à l’Espace Daniel-Sorano, de Vincennes. Pour s’inscrire, c’est ici : http://theatreinstantpresent.org/ ou au 06.62.73.29.23.

3 commentaires sur “L’homme qui jouait dans la marge

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