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L’actualité éducative du N°382 - Mars 2000

Violence et pédagogie

Correspondance entre Pierre Madiot et Philippe Lecarme


Il a fallu l’accumulation fortuite de plusieurs affaires dans le courant du mois de janvier pour que les médias, soudain et une fois de plus, s’émeuvent de la violence-qui-gangrène-l’école. Alors, comme un seul homme et comme d’habitude, tout le monde rejoint le cortège des protestataires et entonne les trompettes de l’indignation moralisante.
C’est la faute aux parents qui ne tiennent plus leurs enfants.
C’est la faute à la famille qui n’existe plus.
C’est la faute au chômage qui exclut.
C’est la faute à la société qui ne respecte pas ses propres lois.
C’est la faute aux professeurs qui ne savent pas s’adapter.
C’est la faute à l’école qui ne sait plus ni punir ni instruire.
Stop ! On a fait le tour !

Et nous les enseignants, trop souvent ballottés, agressés, réduits à l’impuissance, allons-nous continuer à ruminer dans notre coin contre le manque de moyens, contre l’incurie de l’administration, contre l’autoritarisme des inspecteurs, contre les programmes, contre les collègues, contre les élèves ?

Sommes-nous donc à ce point liés et contraints, que nous ne puissions rien faire d’autre que ce qu’" on " nous ordonne de faire ?

La première chose qui relève entièrement de notre responsabilité est bien de nous interroger, d’analyser nos pratiques et d’organiser nos activités pédagogiques.

La seconde est de nous concerter même si l’on ne nous en accorde pas suffisamment le temps.

La troisième est de considérer les élèves comme des citoyens en puissance qui font l’apprentissage de la responsabilité en se confrontant au savoir et à la loi.

Et s’il est d’abord demandé aux élèves de se situer dans une institution qui comporte un règlement intérieur à l’élaboration duquel ils peuvent être associés, des instances où leur parole peut être entendue, des espaces et des temps dans lesquels ils peuvent espérer se déplacer sans être a priori considérés comme des suspects, c’est au sein même de l’acte d’apprendre que se joue l’essentiel.

C’est là en effet que prend place la confrontation intime entre la parole de l’élève et celle du maître dans une relation au savoir et à l’autorité qui construira une part essentielle de son identité. À ce moment, s’il est privé de tout pouvoir sur la nature des questions qu’il pose, sur les cheminements que peuvent emprunter ses apprentissages, sur ses notes, sur son orientation, sur les examens et les contrôles qu’on lui impose, l’élève cesse d’apprendre, il subit, s’ennuie, renonce ou se révolte. C’est bien là, en classe, dans les relations qui se nouent avec ses profs et ses camarades, que se détermine ce qui va ensuite se prolonger dans la cour, les gymnases, les ateliers, les couloirs, hors de l’établissement. Sans même le savoir parfois, sans même l’analyser, des enseignants bourrent de haine leurs élèves parce que par exemple l’humiliation, l’image dégradée de soi que donnent une " évaluation " négative, une mauvaise note, sont insupportables. Et la classe est trop souvent le lieu de cette atteinte intolérable à la personne, parfois dès la maternelle.

L’exercice de l’esprit critique est certes au fondement de la démocratie. Mais c’est bien par une pédagogie fondée concrètement sur les principes démocratiques du dialogue, de la médiation positive, du respect des personnes que s’acquiert cet esprit critique. Apprendre et enseigner devraient être considérés comme des activités de cette raison critique, de telle sorte que notre responsabilité d’enseignants soit engagée par cette capacité que nos élèves acquièrent, développent, oublient ou refusent, d’opposer la parole à la violence.

Lorsque malheureusement les racketteurs sévissent, lorsque des actes de barbarie - tortures, viols - sont commis par nos élèves, il est trop tard et le dialogue cède dans l’instant la place à une répression nécessaire mais, hélas, pas suffisante. Car force doit rester à la paix et l’école doit protection et réparation aux victimes. Mais l’inévitable répression signe alors l’échec de l’éducation, et il faudra bien, avec ces élèves violents, après la sanction et la fermeté revenir à la pédagogie.

C’est pourquoi il dépend de nous qu’en étant présente à chaque minute de notre métier d’enseignant, la conscience de notre responsabilité de pédagogues contribue à rendre l’école plus démocratique et combatte la violence qui l’envahit.

Pierre Madiot, le 28 janvier 2000.


Cher Pierre,

Je crois comme toi à la démocratie scolaire, à la parole, aux débats loyaux, à l’évaluation formative, au respect des élèves dans leur individualité. Comme toi j’ai essayé sur le terrain de pratiquer tout cela 1#. Mais encore faut-il que les cours puissent avoir lieu et que quelques caïds n’interdisent pas au reste de la classe, par la menace et la violence, de participer et d’avoir des résultats ; encore faut-il que les enseignants ne perdent pas un quart d’heure par heure à régler tant bien que mal les conflits ; et que les gamins et les profs ne soient pas angoissés à l’idée d’aller en classe. On dénonce justement la ghettoïsation de bien des établissements : mais chacun connaît dix exemples de gens de gauche qui ont dû retirer leurs enfants d’établissements où ils se faisaient casser la gueule. Comment leur donner tort ?

" Médiatisation " ? Je suis d’accord avec Marie-Danielle Pierrelée (Libé du 14 janvier) : le silence n’est plus possible. La liberté de la presse, c’est bien ; et le ton des journaux et de la télé, pour ce que j’ai pu en voir, m’a paru juste. Effets d’excitation sur certains élèves, sans doute, mais c’est le prix à payer pour que des gamins martyrisés osent enfin se plaindre, que profs et parents osent enfin revendiquer la sécurité pour tous.

Le " silence de gauche " n’est plus tenable et j’ai bien peur que les " explications de gauche " ne marquent aussi leurs limites. Révolte devant l’école-caserne, est-ce la bonne explication ? Et est-ce encore dans la relation pédagogique que " se joue l’essentiel " ? Je le voudrais bien, parce que nous aurions alors en main la clé. Mais il me semble constater que la violence est en amont et au-dehors : de 1993 à 1998, les actes de violence urbaine pénalisés 2 sont passés de trois mille à vingt-six mille Violence symbolique de l’école ? C’est une réalité et nous la combattons. Mais violence symbolique des pompiers, des chauffeurs de bus, des services d’urgence, des médecins, des examinateurs du permis et des mémés à sac à main ? Allons donc ! Contre la loi de la rue, celle de la famille et celle de l’école ne font pas le poids. Loi imposée par des gangs et des bandes en état de guerre civile : quelques milliers d’individus, mais autour desquels la violence s’autogénère, parce que les cogneurs sont d’anciens cognés. Un gamin a besoin de faire des conneries, pour voir ; mais dans une zone de non-droit, le drame est que ses conneries ne butent plus sur rien. Le sentiment d’impunité est une drogue dure. Et l’école contribue à la fournir : supposons qu’un enfant perturbé me donne un coup ; j’ai deux moyens de le rendre fou : faire celui qui n’a rien senti (c’est la politique classique des chefs d’établissement), ou lui dire qu’il a raison (c’est le propos que nous avons essayé de tenir, et des sociologues le tiennent encore).

Les sanctions scolaires injustes appellent à un code clair et équitable. Quand un élève réagit à un acte d’injustice d’un prof, même s’il le fait de façon outrancière, on peut bien comprendre sa révolte. Mais massacrer un condisciple à dix contre un, ou traiter de salope une jeune prof simplement parce qu’elle a l’air vulnérable, 3 ce n’est plus de la révolte, c’est de la cruauté. Injustifiable.

Une évaluation négative, une mauvaise note sont insupportables, dis-tu ? Insupportables seulement pour des personnalités à vif, antérieurement et extérieurement victimes de violences autrement plus graves qu’une appréciation scolaire. D’ailleurs, il faut bien dire : " Écrite ainsi, ta phrase n’est pas compréhensible " ou " Non, 6x7 ne font pas tout à fait 25 ". Une attitude d’éloge et d’approbation systématique est, en fin de compte, éminemment méprisante - et sentie comme telle.

Non, la difficulté est plus vaste. Elle a en son cur l’échec de l’intégration des immigrés. Là est la zone douloureuse, à traiter d’urgence. Tout article traitant de la violence scolaire et évitant par mille ellipses et allusions le mot " immigration " me semble écrit par une autruche. Or l’école n’est pas responsable de l’urbanisme catastrophique démarré il y a quarante ans, du chômage, des chocs de l’acculturation (règles familiales, statut des femmes), des entraves mises à l’ouverture des lieux de culte, des réseaux de la drogue, de la défiance des employeurs, des répercussions des conflits des pays d’origine, de l’affaissement ou du dévoiement de la culture syndicale, etc. Sans une politique d’urbanisme volontariste, sans le soutien à la vie associative (autre chose que des arrosages irresponsables), le droit de vote municipal aux immigrés, etc, la vie de centaines de milliers de gamins de banlieue, et leur scolarité, seront gâchées par la peur et l’insécurité. L’urgence est politique, et elle est globale.

Philippe Lecarme, Le 3 février 2000.


Cher Philippe,

Tout point de vue est réducteur puisqu’il fait apparaître un regard et l’endroit d’où il provient. Plutôt que de prétendre à l’omniscience et de proférer des généralités inopérantes, je continue donc à m’interroger là où je peux agir c’est-à-dire au niveau de mes pratiques de pédagogue.

Dans le même temps, je vois bien les limites de ce parti pris et je te remercie de me rappeler à d’autres réalités qui s’imposent avec autant d’évidence que celles que j’ai choisi de souligner.

Toutefois, je ne peux m’empêcher de rappeler combien il est dangereux de laisser entendre que la montée de la violence serait imputable au problème de l’intégration des immigrés. Si ce problème est sans aucun doute inquiétant et massif, il ne fait en réalité qu’amplifier de manière catastrophique une situation scolaire qui n’a pas besoin de l’exclusion sociale pour générer de l’ennui, du non-sens, du désespoir, de la révolte et de la violence. Faut-il entrer dans le jeu d’établir qui est le plus responsable d’une situation qui dégénère ?

Je pense que la violence est bien, comme tu le dis, un problème de société mais n’ignorons pas ce qu’elle nous dit sur l’école et sur ce que nous y faisons.

Pierre Madiot, Le 5 février 2000.


Cher Pierre,

De réécriture en réécriture, nos points de vue se rapprochent. Reste une divergence : est-il " dangereux " de dire certaines choses ? Je crois plutôt qu’il est néfaste de mal les dire, mais encore plus néfaste de les taire quand elles sont vraies. Les jeunes originaires de l’immigration subissent une violence multifactorielle, venue d’une part, de l’accueil réticent de la société française et d’autre part, de gangs ou de caïds qui leur pourrissent la vie ; comme leurs parents ont subi et subissent encore une permanente violence sociale aux multiples facteurs. Les enfants et adolescents des quartiers sensibles viennent à l’école avec ce vécu-là. Il faut le savoir et le dire, sous peine de ne pas comprendre l’ampleur des terribles difficultés que rencontre l’école aujourd’hui.

Philippe Lecarme, Le 7 février 2000.