Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Vingt et une observations sur la laïcité aujourd’hui


Vingt et une observations sur la laïcité aujourd’hui

par Philippe Lecarme

6 janvier 2004

1. La commission Stasi a fourni un travail considérable qui fera date dans notre histoire politique. Elle a recueilli une masse de témoignages qu’il faudra prendre en compte si on veut parler valablement de la question laïque en France. Nombre de ses membres ont évolué au cours des auditions.

2. Elle a conclu unanimement à la nécessité d’une loi.

3. Cette commission rassemblait les principales sensibilités politiques de notre pays. Au même moment, le PS et l’UMP se sont prononcés pour une loi. Le tournant historique est indéniable.

4. Un seul opposant s’est isolé dans cette commission ; il prône depuis longtemps une laïcité redéfinie. Or ce qui a ressurgi au centre du débat aujourd’hui, c’est la laïcité dans son sens communément admis.

5. Les fondamentalistes de l’UOIF se sont élevés contre ces conclusions. Pour eux, on veut empêcher certaines élèves « de pratiquer leur religion », l’expression revient trois fois. Une salle de classe est-elle vraiment un lieu où « pratiquer sa religion » ?

6. Trois dirigeants d’organisations (Ligue de l’enseignement, FCPE, Éducation et Devenir) ont protesté vivement contre ce projet de loi.

7. On sait fort bien que tous les adhérents de ces organisations n’ont pas les mêmes positions, que le débat est vif. Ces trois dirigeants s’exprimaient-ils donc à titre personnel ?

8. Pour eux l’avis d’un tribunal administratif, celui du conseil d’état en 1989, fait fonction de loi. Mais ils refusent que le parlement vote une vraie loi. Or si les juges appliquent la loi, c’est le peuple souverain qui la crée, par ses représentants élus.

9.Ils répètent la position qui a prévalu pendant quatorze ans : « Acceptons que des jeunes filles portent le hidjab afin de les en dissuader ». Ou bien : « Négocions avec elles, mais en annonçant d’avance que de toute façon nous céderons ». Ou encore, et c’est le fond de la tribune des trois présidents : « Le hidjab est une régression terrible, c’est pour cela qu’il faut lui céder la place ».

10. Ces paradoxes ont eu quatorze ans pour faire leurs preuves. S’ils avaient été vrais, le problème se serait résorbé. Or la situation n’a cessé de s’envenimer ; la commission Stasi a vite considéré comme inutilisables les chiffres fournis par l’Éducation Nationale.

11.Les fondamentalistes ont occupé le terrain cédé, et ont entrepris de pousser leur avantage. Ils font pression depuis des années sur les formes et les contenus de l’enseignement et, forts de notre irrésolution, ils ont débordé au-delà de l’école, vers d’autres secteurs : hôpitaux, administrations et services publics, entreprises.

12. Cette pression s’exerce aussi sur le langage : ils essaient d’introduire dans le débat la notion d’« islamophobie ». La racine « islamo » confond (sciemment) islam et islamisme ; la terminaison réduit une position idéologique à la psychiatrie des « phobies », ce qui élude tout débat. Enfin ce terme fusionne une idéologie avec les humains qui y croient : je peux pourtant désapprouver vivement certaines des convictions d’un ami sans qu’il cesse d’être un ami.

13. Une croyance n’est pas une personne : je ne puis pas plus « insulter » ou « outrager » une religion que je ne puis lui serrer la main. Les critiques ou les jugements défavorables qu’on peut porter sur une religion, ses dogmes, ses pratiques, sont peut-être fondées ou peut-être injustes - c’est à chacun d’en juger en conscience. Mais de toute façon c’est légal dans notre démocratie.
À moins qu’on veuille restaurer le « crime de sacrilège » de l’ancien régime ?

14. Rien n’est gagné. Une loi est un dispositif lourd et son application demandera une vigilance permanente. Il y a quatorze ans, une circulaire aurait suffi, étayée sur celles de Jean Zay et sur la Convention internationale du droit des femmes. Il aurait seulement fallu que Jospin et Rocard prennent la mesure du phénomène.

15. Parler du hidjab et du fondamentalisme en occultant leur dimension politique, leur dimension planétaire et leur dimension historique, c’est s’exposer à n’y rien comprendre.

16. Le combat entre tolérance et fondamentalisme traverse aussi l’Islam et les pays d’Islam : l’Iran, l’Algérie, l’Égypte etc. Céder le terrain au fondamentalisme en croyant se montrer bienveillant envers les musulmans, c’est donner plus de force au mauvais camp et préparer des lendemains dramatiques, et d’abord pour nos concitoyens musulmans.

17. Sont favorables à une loi 54 % des Français qui se définissent comme musulmans. Et cela dans le contexte international qu’on connaît, et sous les invites des belles âmes à se sentir agressés par cette loi. Alors, 54 % de « musulmans islamophobes » ?

18. Massivement, la société française refuse le communautarisme. Seule exception : les fondamentalistes et certains courants des sciences humaines qui reprennent une pensée prévalant encore dans les pays anglo-saxons.

19. Le recul de la laïcité est corrélatif à un terrible recul des droits des femmes et à une dégradation alarmante des relations entre hommes et femmes. On l’a vu dans le monde, on le voit en France depuis dix ans, dans les banlieues.

20. La laïcité française a ses formes particulières, forgées dans notre histoire. Elles ne sont pas si mauvaises : l’Angleterre et les USA ont-ils vraiment établi de meilleurs rapports que nous avec l’Islam, chez eux et par le monde ?

21. La laïcité, c’est quand la société civile refuse que des autorités religieuses imposent leurs choix politiques, leurs conceptions des mœurs, de la justice communes, des contenus et des formes de l’enseignement.
Toutes les sociétés développées se sont construites dans ce refus. C’est un immense progrès. Jamais définitivement acquis.