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Coupe du Monde 2018

Vingt ans après

Pierre Madiot

16 juillet 2018

Ce billet d’humeur de Pierre Madiot a été publié sous le titre « Les lendemains de fête » dans les numéro de septembre 1998 des Cahiers pédagogiques. Il relativisait, quelques deux mois après la victoire des Bleus lors de la Coupe du Monde de football, les effets de l’union nationale et de la paix sociale affirmées, passée l’euphorie de l’été. Il nous a paru intéressant de le relire vingt ans après, alors que racisme et discriminations restent désespérément d’actualité.


La France se remet d’une incroyable bouffée de délire. Pendant près de trois mois, un bonheur sans égal s’est emparé des gens.

Au début, personne n’osait vraiment y croire... Et voilà que le succès est arrivé. Un vrai succès d’équipe, beau comme un hymne national, fort comme une guerre de libération, improbable comme un rêve d’après-boire. Le président et le premier ministre sont alors grimpés au plus haut dans les sondages, les grèves se sont éteintes, ou on n’en a plus parlé. Le peuple réuni, gagné par une soudaine euphorie fraternelle, s’est senti fort, indestructible. Et sous le regard envieux de l’univers tout entier, il a osé montrer une joie indécente. Toute crainte l’a quitté.

II fallait y penser...

Alors que les sociologues analysaient des données irréductibles, que les politiciens s’adressaient les pires diatribes et que les journalistes inquiets calculaient leurs points d’audimat, il a suffi qu’un Arménien, ayant reçu le ballon d’un Kabyle, le passe à un Guadeloupéen, batte le goal adverse, puis que le même Kabyle récidive cinq jours plus tard… pour que le pays entonne la Marseillaise.

Ces jours-là, les vagues de la ola se sont échappées des stades et ont déferlé dans la rue, sur les places et jusque dans les maisons qui se répondaient de fenêtre en fenêtre, emportant dans un même élan les habitants de toutes origines. On s’est alors aperçu que les jeunes issus de l’immigration et qui agitaient si fièrement leur drapeau tricolore s’emparaient de cette victoire sans pour autant s’en attribuer le mérite. Leurs démonstrations d’enthousiasme étaient autant de façons de revendiquer une image qu’ils désiraient confondre avec celle de tous ceux que l’événement avait ainsi rassemblés.

Depuis, la paix sociale règne, l’harmonie de la victoire gomme les inégalités, abolit les différences et ranime l’espoir. C’est beau, un bel espoir, quand il pousse en avant et donne la force d’entreprendre ! Et là, ils étaient des millions, massés derrière Barthez à repousser la balle, aux côtés de Zizou, à orienter le jeu, des millions à insulter l’arbitre et à tacler dans les salons.

Nous-mêmes, pédagogues patentés, dotés d’une solide distanciation critique, nous nous sommes surpris à vociférer devant la télé et à hurler de joie au coup de sifflet final comme si la partie de foot mettait fin à l’angoisse de l’échec tout en réalisant magiquement l’unité identitaire que l’école poursuit de ses efforts.

Comme quoi la puissance de l’exploit mythique est redoutable même et surtout quand il n’existe que sous la forme d’un jeu et que les manifestations auxquelles il donne lieu s’expriment sous la forme de la parodie : parodie de combat, parodie de désespoir, parodie de joie, parodie d’appartenance. Personne n’est dupe ? Voire ! Car, maintenant que se sont dissipés les excès des effets journalistiques, on s’aperçoit que ce qu’il y a derrière cet événement est bien maigre. L’histoire que les joueurs écrivent pour la nation est-elle autre chose qu’une histoire en fin de compte un peu vide ? Les valeurs que l’entraîneur emprunte ne sont-elles pas des valeurs de compétiteur ? Et, si, après tout, l’on a bien le droit de s’enivrer un peu d’émotions et de jeu, rien ne vient relayer l’instant de folie pour donner à ce sentiment d’appartenance inespérée un sens qui aille au-delà du fantasme. Pire même, le vaste consensus mou qui a résulté de l’apothéose finale ne risque-t-il pas de virer à une sorte de tristesse de fête inutile, de désenchantement devant ce qui n’était peut-être qu’un spectacle sans lendemain ? Or, qu’y a-t-il de pire qu’un mythe auquel on ne croit peut-être pas vraiment ? Ne va-t-il pas contribuer par contrecoup à renforcer toutes les raisons que le désespoir attend pour recourir de nouveau à la violence ? Pour remédier à la gueule de bois qui les accablera, les passants dégrisés qui auront peine à reconnaître dans leurs voisins de rue les héros de la soirée historique, tenteront alors d’oublier que, si la chaleur de l’événement a réveillé des sentiments heureux, tout, pour l’essentiel sera resté comme avant.

C’est pourquoi, nous autres enseignants, dès que nous aurons célébré la finale de la Coupe du Monde, nous retournerons pensifs à nos réflexions. Saurons-nous répondre à cette demande sociale d’une idée fondatrice, formatrice et socialisante que l’euphorie footballistique nous fait entrevoir, mais de la préoccupation de laquelle elle ne saurait nous écarter ?

Pierre Madiot
Alors professeur de lettres au lycée expérimental de Saint-Nazaire


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