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Vers une nouvelle guerre scolaire

Philippe Champy, La Découverte, col. Cahiers libres, 2019

11 septembre 2019

Un éditeur scolaire qui traite des questions éducatives : rare et intéressant. D’autant que c’est pour lancer l’alerte sur les évolutions en cours dont il explique le caractère menaçant : la croyance dans l’illusion numérique et la prise de pouvoir politique et pédagogique de ceux qui, sous la houlette de l’actuel ministre, se veulent au nom des neurosciences les maitres d’école des maitres d’école.

Le propos de l’auteur, au fil de plus de 300 pages sans longueur, fortement documentées, s’appuie sur son expérience. Il sait qu’il n’est pas le seul sur le sujet « école » (1500 experts nous dit-il !), mais il essaye de nous convaincre que l’originalité de son lieu d’observation lui donne matière et légitimité.

Dans un premier temps, on lui donnera raison : être à la fois en contact avec l‘administration centrale et les inspecteurs d’un côté, les enseignants qu’il faut connaître pour leur proposer un « produit » attractif de l’autre, c’est se situer dans un interface intéressant.

Là où il est pleinement dans son sujet, c’est quand il parle des pressions qui s’exercent sur les éditeurs : on connaissait celle du patronat sur les Sciences économiques et sociales, on apprend que l’État cultive, en des termes parfois très généraux, une méfiance accrue depuis une vingtaine d’années. Les projets de manuels numériques sont l’occasion de resserrer le contrôle, pardon, « le pilotage ». L’auteur, remontant le fil du temps, défend des « acquis » datant de Jules Ferry : liberté d’éditer, liberté de choisir des enseignants. P. Champy fait place à la critique de Freinet concernant les manuels, même s’il conclut qu’on ne peut pas fabriquer soi-même ses outils.

Passant au présent, il décrit le travail éditorial et son cadre économique. Il indique, c’est honnête, que sa maison d’édition, Retz, appartient au groupe Vivendi contrôlé par Bolloré. Il polémique aussi contre « l’idéologie » du « libre, collectif et gratuit », confondant peut-être un peu vite État liberticide et un service public où l’on peut rêver de collectifs enseignants qui auraient aussi accès à l’édition…

Restons-en à cette interrogation pour aborder les deux piliers de l’ouvrage : la prétendue révolution numérique et le « grand formatage » via les neurosciences.

Pour le numérique, on se régale : combien d’enseignants ont vécu ce « m’sieur, ça marche pas », faisant disparaître en quelques minutes toute pédagogie – tout travail scolaire même. Mais marchands et ministres vivent dans des sphères plus élevées : pour eux, « l’innovation technologique » est la solution à tous les problèmes. « L’application sympa » et les besoins de l’enseignant sont deux choses différentes.

Mais cette dénonciation très fondée est aussi un plaidoyer pro domo : on a encore une vision unilatérale des défenseurs du « collaboratif », certes quelquefois de simples faux-nez de telle ou telle entreprise. Les manuels seraient selon l’auteur le fruit d’une « profondeur didactique » tirée des « expériences les plus novatrices et les plus abouties ». Simple enseignant, j’ai dû passer à côté.

Le bilan négatif que l’auteur tire de tous les plans d’équipement n’en est pas moins convaincant, d’autant qu’il n’est pas technophobe pour autant et qu’il rappelle l’existence « de ceux qui utilisent réellement le numérique dans leurs activités quotidiennes (…) en cherchant à utiliser ces nouveaux moyens pour engager plus d’élèves à réussir ».

Pour les neurosciences, l’attaque est aussi sévère : des expériences peu représentatives (peu de sujets étudiés à cause des coûts, et toujours hors du cadre scolaire, mépris des savoirs expérientiels ds enseignants, conclusions rapides propres aux attitudes scientistes). Tout cela est replacé dans le contexte pédagogique et politique de ces dernières années : programme Parler à Grenoble, méthode « de Singapour », groupes comme Agir pour l’école ou l’institut Montaigne ; un utile rappel d’un « populisme éducatif » qui sait se vendre.

Tout le long de l’ouvrage, le lecteur bénéficie de l’ancrage professionnel d’un éditeur du premier degré, particulièrement sensible donc au « formatage » particulier de ce niveau scolaire. En dehors des travers qu’occasionne cet ancrage, déjà signalés, on regrettera l’absence de la question sociale à l’école ; on relève bien quelques flèches sur « l’élitaire » ou le paradigme idéologique de l’« efficacité », mais le rapport au savoir – et aux manuels ! – des enfants des classes populaires n’est pas abordée, pour en rester au domaine de l’auteur. Il n’empêche que l’ouvrage, solide et riche en informations, vaut vraiment d’être lu.

Jean-Pierre Fournier