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Actualité éducative du N° 411 - février 2003

Valoriser la voie professionnelle ?

Entretien avec Vincent Troger

Au moment où les ministres font des déclarations sur l’orientation dès la fin de la cinquième vers la voie professionnelle et où se tiennent divers débats sur l’avenir du collège, il nous a semblé intéressant d’interroger Vincent Troger, un des meilleurs spécialistes de l’enseignement professionnel dans notre pays. Il est maître de conférences à l’IUFM de Versailles, chercheur associé au laboratoire de sociologie du travail Pierre Naville de l’université d’Évry. Il a écrit notamment L’école, collection Idées reçues, Le cavalier bleu, 2000, et avec Patrice Pelpel, Histoire de l’enseignement technique, L’Harmattan, 2001.
Il répond aux questions de Pierre Madiot et Jean-Michel Zakhartchouk.

Certains, comme Jean-Luc Mélenchon, pensent qu’en refusant l’envoi au LP de certains élèves, on ne croit qu’aux vertus de l’enseignement général. D’autres affirment qu’en faisant des LP des filières de relégation pour élèves « pas à leur place » en collège, on méprise l’enseignement professionnel. La question se pose-t-elle de cette façon ? Qu’en est-il en particulier de la distinction abstrait-concret ? N’enferme-t-on pas les uns et les autres dans un type de pensée ? Ne pourrait-on pas réfléchir à un enseignement de la technique (et lequel) pour tous ?

La question du statut des enseignements techniques et professionnels dans le système éducatif renvoie, me semble-t-il, à deux problèmes distincts. Le premier est celui des débouchés de ces formations : elles conduisent explicitement aux emplois subalternes ou intermédiaires de la hiérarchie actuelle du monde du travail. Or le système éducatif fournit aujourd’hui pour tous les niveaux de qualification les diplômés correspondants. Il devient donc très difficile d’obtenir une promotion interne à partir d’un emploi subalterne, les niveaux supérieurs étant occupés par les titulaires des diplômes adéquats. Les familles le savent et font tout pour éviter le risque d’enfermer leurs enfants dans un statut social inférieur. C’est un problème relativement nouveau : pour les générations arrivant sur le marché du travail il y a trente ans, dans une société moins scolarisée, il était encore possible d’envisager de devenir cadre ou de monter son entreprise en ne possédant au départ qu’un CAP.

Le second problème est évidemment celui de la hiérarchisation des savoirs dans notre système éducatif et dans la société française en général. La place mineure accordée aux savoirs artistiques et techniques ainsi qu’aux sciences appliquées est dénoncée régulièrement depuis le Second Empire et la première tentative de réforme de Victor Duruy en 1865. Mais cette hiérarchisation est trop profondément liée à l’ordre social dominant et aux structures du système éducatif pour qu’il soit possible de la transformer. Les enseignements artistiques ou techniques sont toujours mieux reconnus lorsqu’ils peuvent être autonomes et échapper aux normes standardisées du système scolaire classique. L’exemple de l’enseignement agricole est là pour montrer ce qu’il est possible de faire lorsque l’on n’est pas soumis aux diktats des normes bureaucratiques et à la pression de traditions académiques héritées du xixe siècle, quand il ne s’agit pas du Moyen Âge.

Qu’est-ce qu’on peut dire du passé de l’orientation en quatrième techno ou CAP après la cinquième. Pourquoi cela a-t-il été abandonné ? A-t-on tiré un bilan ? Qu’en pensent à votre avis les profs de LP et les chefs d’établissement ?

La suppression des orientations en fin de cinquième est liée à la création du bac professionnel en 1985. Ce processus est le résultat de l’interprétation dans le cadre de logiques administratives standardisées de constats au demeurant justes. Le premier constat était celui de l’élévation du niveau des qualifications de base dans certains secteurs de l’industrie et du commerce. Le second était celui de la nécessité de revaloriser l’enseignement professionnel en le tirant vers le haut. Le dernier était l’argument de l’injustice sociale d’une orientation trop précoce. Mais ces constats n’impliquaient pas automatiquement les choix qui ont été opérés. Antoine Prost a notamment montré comment le choix de la dénomination « baccalauréat » pour un nouveau diplôme professionnel a été le résultat d’une succession de décisions qui ont véhiculé la culture dominante de l’administration scolaire sans véritable réflexion et sans tenir compte des objections des milieux professionnels [1]. Par ailleurs, Lucie Tanguy avait montré dans des travaux antérieurs que les niveaux de qualification correspondant aux anciens diplômes (le CAP notamment) demeuraient d’actualité dans de nombreux secteurs professionnels, ce qui reste vrai aujourd’hui.

On aurait pu, par exemple, imaginer de modifier l’équilibre des disciplines au collège afin de donner plus d’importance aux savoirs technologiques et de sciences appliquées, ce qui peut à terme attirer de meilleurs élèves vers les enseignements techniques ou professionnels. On aurait pu conjointement développer les possibilités de passage qui existaient déjà de l’enseignement professionnel vers l’enseignement technologique en fin de BEP. Cela aurait été moins coûteux et aurait évité la concurrence actuelle entre les filières technologiques et professionnelles dans certains secteurs. Mais de telles réformes supposent, d’une part, de penser indépendamment des standards de l’organisation scolaire, et d’autre part, de se heurter aux lobbies disciplinaires et catégoriels, et donc à un équilibre interne des pouvoirs sur lequel repose tout système bureaucratique.

Qu’est-ce qui va se développer : les classes avec alternance « découverte des métiers » en quatrième ou troisième, ou l’envoi d’élèves directement en LP en quatrième. On n’a pas bien compris, car on a les deux discours. Est-ce la même chose ?

Il me semble qu’il s’agit essentiellement de développer des « itinéraires de découverte » proposant aux élèves des dispositifs d’alternance école/entreprises et la découverte de l’enseignement professionnel. Il en existe déjà dans de nombreux collèges.

N’y a-t-il pas risque de désillusion : les élèves qui iront en LP (obligés ? volontaires ?) retrouveront-ils la réussite pour autant ?

Nous avons le choix entre deux désillusions. La première consiste à laisser passer le maximum d’élèves vers les niveaux supérieurs de l’enseignement général, en laissant croire aux plus faibles qu’ils réussissent et en les conduisant à l’échec sans filet de sécurité. La seconde consiste à proposer, dès qu’un échec au collège devient patent, un enseignement fondé sur des pratiques pédagogiques différentes et qui permettent de baliser chaque niveau du parcours de formation par des diplômes reconnus sur le marché du travail. Si ces parcours offrent pour les meilleurs élèves des possibilités réelles de poursuite d’études par des passerelles adaptées, la seconde désillusion me paraît moins cruelle que la première. Naturellement, il y aurait une meilleure solution : faire en sorte que les pratiques pédagogiques du collège soient adaptées à l’hétérogénéité du public et réduisent globalement l’échec. Pour les raisons évoquées par ailleurs, il y a longtemps que je ne crois plus à cette possibilité.

Est-ce que vous ne pensez pas qu’on confond allégrement deux niveaux très différents : les difficultés cognitives de certains élèves et les difficultés comportementales ? Qui va-t-on envoyer en LP, les élèves « en rupture » ou les élèves en difficulté ? On parle peu de cela et on s’imagine que violence et échec vont forcément de pair, ce qui n’est pas sûr...

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous. Ma propre (et longue) expérience de professeur de lycée professionnel ainsi que mon travail universitaire m’incitent à penser que même lorsque l’échec scolaire ne s’accompagne pas de manifestations violentes de rejet de l’institution scolaire, la cause de l’échec réside beaucoup plus souvent dans des difficultés d’ordre social ou psychologique (et souvent la conjonction des deux) que dans des difficultés proprement cognitives. Je reste de ce point de vue très « bourdieusien » : je crois que les conceptions pédagogiques magistrales et les valeurs culturelles et sociales de la classe moyenne diplômée demeurent si dominantes dans le système éducatif que beaucoup d’enfants, surtout, mais pas seulement, dans les milieux populaires, prennent très tôt l’habitude de subir un ensemble de contraintes dont ils ne saisissent le sens que par bribes. Certains se construisent une identité de rebelles, beaucoup intériorisent passivement l’échec. Après deux ans de collège, ils ont accumulé trop de retard et se sont trop enfermés dans une conduite d’échec pour pouvoir encore apprendre quelque chose dans le même contexte. Mais comme le montrent d’assez nombreuses réussites ultérieures au lycée professionnel, ils sont parfaitement capables d’apprendre.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk


[1Voir à ce sujet Les patrons, l’État et la formation des jeunes, dirigé par Gilles Moreau, La Dispute, 2002.