Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > Une triste nature


La chronique de Nipédu du n° 556

Une triste nature

Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre


Aujourd’hui, les membres de la liste de diffusion de l’Association des enseignants et chercheurs en sciences de l’éducation ont reçu un courriel dont l’objet était : «  On sort des débats pour ou contre Céline Alvarez de cette rentrée 2019 ?  » Difficile de donner tort à l’auteur de ce courriel : le sujet «  Alvarez  » devient lassant. Il met en débat, non pas convaincus contre sceptiques, mais dévots contre athées, dans des échanges où la rationalité en prend un sacré coup. Même des universitaires, prenant l’ascendant de la critique exigeante, convainquent peu tant ils maitrisent mal leur agacement.

Située entre la sacrosainte bienveillance, les travaux les plus récents de neurosciences, et l’atteinte (en avance !) des objectifs pédagogiques de l’institution, on ne pourra pas enlever à Mme Alvarez qu’elle tient au moins une très belle stratégie de communication pour les milieux de l’éducation. On laissera le lecteur désireux d’aller plus loin lire la récente intervention de Noémie Rousseau dans Libération [1] qui pointe (bien mieux que nous pourrions le faire) les contradictions de ce positionnement et ses conséquences pour parents et enseignants.

Pour notre part, nous souhaiterions quelque peu nous détacher du cas Alvarez et plutôt profiter de cette actualité pour nous arrêter, plus en amont, sur un terme cher à ce vent alternatif qui souffle ces dernières années sur les débats pour notre école : celui de «  nature  ».

Il n’est peut-être pas débat philosophique plus épineux que celui de la frontière entre nature et culture. Toutefois, il est saisissant de retrouver le premier ici, tant il est antinomique de vouloir définir une éducation (quelle qu’en soit la méthode) par le respect de la nature. La culture qui est l’objet d’une éducation peut bien sûr être critiquée. Elle le doit même. Mais toute éducation est bien, par essence, un accompagnement de l’enfant vers une maitrise de ses états de nature, et pour une entrée dans une culture. Penser une éducation sans contrainte autour des appétences naturelles de l’apprenant montre à quel point serait mal compris le travail d’enseignant.

Bien sûr, on peut adoucir pour l’enfant le choc de sa nature contre la culture. Sûr même que les pédagogies alternatives ont effectivement cet objectif et cet effet. Mais, quelle que soit la douceur ambiante, regrouper des enfants dans un même espace, un même temps, avec un catalogue d’activités forcément limité, rien de tout cela n’est naturel. Au mieux, c’est une autre culture.

Dans cette période où les enjeux écologiques sont au cœur de débats qui animent nos sociétés, jouer sur le champ lexical de la nature est un excellent choix marketing pour vendre des livres. Mais plus qu’un mot galvaudé (encore une fois !), c’est une fausse promesse.

Il y a bien mieux qu’apprendre, il y a son issue : savoir. Que l’on parle de lettres, sciences, musique ou sport, pouvons-nous vraiment regarder nos élèves dans les yeux et leur dire que les savoirs dont nous sommes les plus fiers ne sont pas ceux qui, pour nous, ont été les plus ambitieux, les plus difficiles, les plus contraignants, etc., bref, ceux acquis le moins naturellement qui soit ? Ainsi, faire débuter les apprentissages de toute une vie dans l’illusion du long fleuve naturel, ce serait surtout proposer un chemin sans la perspective des plus intenses plaisirs du savoir.

Triste, vous ne trouvez pas ?

Sur la librairie

Cet article vous a plu ? Poursuivez votre lecture avec ce dossier sur le même thème...

 

Sujets à émotions
Même si les émotions et le vécu font partie du processus d’apprentissage, le sujet doit les dépasser pour devenir sujet apprenant ou enseignant. Quels moyens didactiques et pédagogiques permettent de surmonter ces peurs d’apprendre ou d’enseigner ? Comment se former pour prendre conscience des affects dans la classe ?

Voir le sommaire et les articles en ligne