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Billet du mois (N°382, mars 2000)

Une si longue attente

Par Florence Castincaud


La mère de Yannick est contente de m’apprendre que son fils a été pris comme apprenti chez un charcutier et que ce travail lui plaît beaucoup. Elle est soulagée après des années d’inquiétude : Yannick était connu dans le collège pour son obstination méthodique à refuser tranquillement tout travail. Les entrevues avec sa mère se soldaient, des deux côtés, par de grands soupirs d’impuissance.

De Vanessa non plus on n’aurait pas auguré grand bien pour l’avenir. Elle semblait borner ses efforts à avoir dix sur vingt et riait quand les profs lui reprochaient de s’en tenir là. On se disait : au lycée, elle va s’effondrer. Elle me hèle gentiment dans la rue et m’annonce qu’elle a eu son bac de français. Oh un peu juste, évidemment ; mais enfin, ça lui plaît, elle tient le coup.

Et Nadir, qui étalait ses grandes jambes entre deux tables et répondait toujours d’un air narquois, d’un bout à l’autre de l’année ? Il travaille, anime un groupe de rock et est très amoureux d’une de ses copines de cette ancienne classe de 3e.

Envie d’histoires à l’eau de rose, aujourd’hui ? Non, les évolutions, ça existe. Dans tous les sens, d’accord. Mais dans celui-là aussi.

Alors, quand Steve pose sur la table le bloc-notes qui lui tient lieu de classeur avec le roman qu’il n’ouvrira pas, puisqu’il n’est là que pour attendre l’âge d’aller en apprentissage ; quand le conseil de classe voue Cindy aux gémonies pour son mutisme boudeur et sa façon de travailler du bout des lèvres, je sais qu’il faut se redire : patience. Certains, comme ceux-là et d’autres, sont en attente.

Attente du moment où, délivrés d’un poids que nous n’avons pas à connaître, ils apprendront ; où, libérés du souci de rester strictement identiques à eux-mêmes pour ne pas grandir, ils pourront lire et accueillir les idées des autres ; où, reconnus dans la seule activité qui leur convienne, ils pourront en accepter d’autres. Psychologie de bazar ? Donnez m’en une qui explique comment quelqu’un peut cultiver l’échec pendant les trente-six semaines d’une année scolaire, et remettre ça l’année suivante.

Que faire alors, en attendant ? On peut déjà éviter d’aggraver, par le mépris, par exemple, ou les prédictions, si sûres d’elles-mêmes, d’échec et de catastrophe. Bien sûr, il y a ceux qui rendent la vie si difficile à eux-mêmes et aux autres qu’on trouve parfois d’autres mesures, les classes-relais par exemple. Essayons alors d’en arriver là le moins souvent possible, et pour ceux qui, à un degré moindre mais bien réel, décrochent, d’imaginer des attitudes et des ruses tout en sachant que l’échec est possible. Dans une récente journée IUFM, un stagiaire a demandé une liste de trucs concrets pour tenter de ramener au travail quelqu’un qui s’y refuse. Il a bien fallu s’y mettre. Sans atteindre des sommets d’originalité, on trouve bien dix ou douze petites choses à faire et plusieurs à éviter.

Avouons qu’on ne sait pas ce qui déclenche un retour au travail : comment Louis s’est-il remotivé, comme on dit, après sa calamiteuse année de 5e ? Impossible à savoir. Mais ça me permet de refuser de désespérer d’Amin qui n’a toujours rendu aucun devoir. Tant que je ne prétends pas savoir vraiment pourquoi il est ainsi, j’ai les mains libres, comme professionnelle : je n’ai aucune raison d’abandonner.

Florence Castincaud, professeur de français au collège Berthelot, Nogent-sur-Oise