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La chronique de Nipédu du n° 562

Une révolution sans «  r  »

Régis Forgione, Fabien Hobart, Jean-Philippe Maitre

25 juin 2020

La situation est sans précédent, pas tant sur le plan épidémique que sur le plan de la réaction suscitée. La santé a primé sur tout, notamment sur l’école pour ce qui nous concerne. Avec sa fermeture, la continuité pédagogique nous a tous occupés. Au centre de notre attention ? Le numérique qui, du jour au lendemain, n’était plus un accessoire encore dispensable mais, pour les élèves, la condition siné qua non de l’accès au savoir, aux devoirs, aux enseignants et aux camarades de classe. Rien que ça !

Après l’urgence, d’aucuns ont commencé à s’interroger sur la manière dont cette mise à distance brutale et forcée allait influencer durablement les pratiques. En témoigne l’expression «  l’école qui vient  », que l’on a vu poindre ici et là à l’heure du déconfinement ; comme si elle ne pouvait plus être la même. Alors, sommes-nous à l’aube d’une révolution de l’enseignement ?

D’abord, entendons-nous sur le mot «  révolution  ». Encore largement marqués par le déferlement des outils numériques et ses conséquences sur le langage de l’innovation, nous pourrions croire que les révolutions de l’enseignement se trouvent à tous les coins de rue. Mais si nous les conditionnons à leurs conséquences (une évolution profonde de la nature même des processus d’apprentissage), alors, dans l’histoire de l’humanité, oserions-nous avancer qu’il n’y ait pu en avoir que deux : l’écriture, parce qu’elle a radicalement changé le rapport entre pensée et langage et a ainsi modifié l’essence de certains processus cognitifs ; la salle de classe, parce que les interactions entre apprenants provoquent des processus, autant cognitifs qu’affectifs, irremplaçables et déterminants pour les apprentissages et leur durabilité.

Et le numérique ? Au 16 mars 2020, il avait toujours échoué à être une troisième révolution. Certes, les ordinateurs, vidéos et autres applications ont largement amélioré des modes de présentation et d’exercices. Mais tant d’études ont montré qu’ils ne changent pas les opérations cognitives accomplies par les élèves. Quant à internet, comme l’imprimerie, sa révolution est celle de la diffusion mais pas de l’enseignement. La scénarisation pédagogique reste à ce jour, et de loin, un meilleur facteur explicatif des apprentissages que le média utilisé, qu’il s’agisse d’un livre ou d’un simulateur de pointe.

Puis soudain, le confinement explose la classe. Les élèves perdent leurs pairs, puis leurs enseignants pour des précepteurs familiaux très inégalement armés et disponibles. Dans l’urgence, ce sont des pertes indiscutables, et les outils numériques des rustines qui fuient de toute part. Pour autant, la classe n’a jamais été une panacée. Et si c’était hors de la classe que pouvait être relevé le défi de son hétérogénéité ? Et si, matériellement soutenue et pédagogiquement scénarisée, la conjonction de la distance et du numérique pouvait réduire ces inégalités ? Dans des proportions adaptées aux besoins de chacun, on déterminerait des temps en présence pour l’accompagnement de l’enseignant et des travaux de groupes, puis des temps à distance, personnels, scénarisés et contrôlés grâce à la richesse du numérique. En somme, et si le Covid-19 offrait au numérique sa révolution de l’enseignement ? Pas une troisième mais, pour reprendre sa nomenclature, la 2.1, celle d’une classe adaptable, non pas égalitaire mais plus équitable.

Parce qu’une évolution bien pensée peut parfois être tout ce dont nous avons besoin.

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