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Recension parue dans le N°460 de février 2008

Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’État

Raphaël Liogier - Paris, Médicis - Entrelacs, 2006.

5 février 2008

Raphaël Liogier, professeur de sociologie, directeur de l’Observatoire du religieux d’Aix-en-Provence, explique dans son nouveau livre que la laïcité française n’a rien à voir avec l’objet sociomédiatique qu’il est devenu, c’est-à-dire la séparation de la religion et de la politique. Au contraire, selon lui, s’il y a une « exception » française de ce modèle, elle ne consiste pas en une plus grande séparation mais au contraire en une confusion entretenue par l’appareil d’État entre le politique et le religieux. C’est un système très original qui consiste à prétendre qu’il y a séparation, que l’État n’intervient pas en principe, pour pouvoir en pratique intervenir sans justification. Ce système consiste à sculpter des religions présentables susceptibles de renforcer l’idéologie républicaine, et bien sûr leurs dignes représentants. Selon Liogier, la laïcité est une technique d’intervention religieuse au service d’une culture dominante. Abusivement saisie comme neutralité religieuse (voire même plus largement politique), la laïcité, c’est donc la confusion, non assumée, entre le religieux et le politique, au nom de « valeurs universelles, vagues, peu définies, neutres mais surtout neutralisantes ». Le discours peut troubler, il mérite que le lecteur entre dans les arguments. Et l’auteur de justifier pas à pas son propos par l’étude de la doctrine juridique de la laïcité, en tant qu’elle est une forme de neutralité qui permet l’action tout en la déniant ; par une analyse des institutions et acteurs encadrant l’intervention laïque dans le domaine religieux, par un décryptage des modes de légitimation de l’idéologie laïque en tant que construction publique des problèmes religieux, considérés comme des problèmes socioculturels. Selon lui, à travers le traitement public de la question du « voile » à l’École, se donne à voir une culture laïque dominante, qui construit les conditions de sa survie en fixant le débat sur des oppositions irréductibles de valeurs, voire des enjeux de civilisation.
L’ouvrage de Raphaël Liogier en rompant avec les évidences ne nous permet-il pas de penser autrement le lieu scolaire ? Dans notre modèle citoyen universalisant, le politique en tant que construction d’un Mit-sein, nie toute altérité singulière, et n’a de cesse de mettre en scène un simulacre que l’école participe à définir en tant qu’institution du social et du politique. Or aujourd’hui, l’école du pluriel, confrontée aux nouvelles demandes des mouvements religieux, aux résurgences des minorités culturelles et cultuelles, ne peut plus être cette école républicaine, façonnant l’imaginaire collectif autour du déni du politique, promotrice de l’idéal messianique positiviste, rationaliste et laïque. L’espace public et l’espace privé ne sont pas étanches. La laïcité corrélée au projet méritocratique a été l’instrument d’une construction politique de notre Mit-Sein : nous devons aujourd’hui accepter de la penser avec les outils des sciences sociales.

Béatrice Mabilon-Bonfils