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Une formation initiale des personnels qui réponde aux besoins de l’école

Une réaction de Jean-Louis Auduc à la mesure E proposée par le CRAP

29 janvier 2012

La refondation de la formation des personnels de l’éducation nationale articulée avec une refondation du métier enseignant est une nécessité absolue, la mesure E du CRAP-Cahiers pédagogiques s’inscrit parfaitement dans cette démarche.


Il faut, aujourd’hui plus que jamais redéfinir le métier enseignant en même temps que refonder la formation initiale et continuée.
Le métier enseignant s’est transformé parce que les jeunes, les familles, le contexte, l’habitat, les modes d’information ont changé et imposent une formation approfondie dans les dimensions disciplinaires, pédagogiques et professionnelles. Le métier d’enseignant ne se définit pas en soi, mais par rapport aux enjeux sociétaux et aux défis à relever…
Ce qui est important, c’est que les étudiants qui souhaitent devenir enseignants aient une claire conscience de ce qu’on attend d’eux, que la société ait clarifié ses demandes, ses exigences vis-à-vis de l’école.

Pour répondre aux défis posés par la formation des enseignants aux réalités d’aujourd’hui, trois principes doivent guider le travail d’appropriation, de réflexion autonome des stagiaires qui fera d’eux des professionnels accomplis :
- considérer que la formation commence seulement avec la formation initiale et qu’elle doit nécessairement se poursuivre avec une formation continuée obligatoire,
- développer un va-et-vient étroit entre expérience et formation (théorie et pratique doivent être indissociables) ;
- reconnaitre que sont conciliables adaptation aux divers publics et maintien des exigences nationales.

Il est nécessaire d’opérer un double déplacement en formation :
- des savoirs disciplinaires universitaires vers les savoirs enseignés,
- des savoirs enseignés vers la construction de ces savoirs par les élèves.
Bien connaitre une discipline ne suffit pas pour que tous les élèves acquièrent des compétences, mais ne pas la connaitre peut très vite contribuer à baisser ses exigences vis-à-vis des élèves.

L’enseignant est un concepteur, il n’est pas qu’un simple exécutant, il prend lors de chaque séquence, lors de l’articulation entre les séquences, des dizaines, des centaines de microdécisions. Il n’est pas un simple exécutant d’où l’enjeu d’une véritable démarche réflexive en formation au travers notamment des analyses de pratiques.
Les enseignants débutants prennent aussi quotidiennement de multiples décisions dans d’autres buts que celui de l’enseignement disciplinaire : pour obtenir le calme en classe, pour capter leur attention, pour entretenir leur motivation ou préserver ses propres forces.

L’enseignant est aussi un aiguilleur. Dans le cas des élèves à besoins éducatifs spécifiques, il a à participer dans le cadre de son cœur de métier au diagnostic de la situation du jeune concerné, mais il n’a pas à donner au jeune et à sa famille l’impression qu’il est en capacité de traiter toutes les situations. Il doit les aiguiller vers les professionnels compétents dans les différents domaines concernés.

Être enseignant, c’est bien connaitre ceux qui peuvent compléter son action. Le partenariat, ce n’est pas se concurrencer, c’est agir en complémentarité, donc bien connaitre son cœur de métier et le cœur de métier des professionnels qui peuvent agir pour accompagner le jeune.
Souvent, on décrit le métier enseignant comme « faire cours » alors que tout démontre qu’enseigner, c’est « faire classe ».
Faire cours, c’est donner à penser qu’enseigner un savoir ne nécessite pas de réfléchir sur ceux à qui on l’enseigne.
Faire classe, c’est considérer que le cœur du métier d’enseignant, c’est transmettre des savoirs et mettre en apprentissage des élèves en faisant dans la classe des choix raisonnés face à des situations complexes en se dotant de repères conceptuels, méthodologiques et éthiques permettant de viser la réussite de tous et de chacun.
Ne pas réfléchir à cette question pendant la formation initiale des enseignants serait un manque important. Pour y répondre, il faut réfléchir sur les profils d’apprentissage, les stratégies à développer, les interactions à mettre en place, les situations complexes qui entrainent les élèves à mobiliser leurs ressources : savoirs, ouvrages, techniques, etc.

Il faut également travailler dans le cadre des stages ce que recouvre le terme et surtout la pratique de la pédagogie différenciée qui est la clé de voute de la réussite de tous les élèves et du développement des différentes formes d’intelligences – au lieu de se focaliser sur le curatif (la remédiation, le soutien) qui fait la part belle aux officines de tous ordres et vers lesquelles les familles qui le peuvent se tournent. Le cœur du métier, c’est le « préventif » : la capacité à faire progresser tous les élèves.

Est-ce que les concours de recrutement tels qu’ils sont conçus actuellement répondent aux défis posés par l’exercice du métier enseignant ? La réponse apparait négative face à ce qu’est aujourd’hui la réalité du travail enseignant et les exigences d’une professionnalisation accrue des enseignants.

Les contenus des concours de recrutement doivent cesser d’être tournés vers l’amont, mais s’inscrire dans les exigences nécessaires à l’exercice du métier choisi.
Les concours de recrutement doivent mieux être articulés au métier choisi par les étudiants. Ces concours, aujourd’hui encore plus qu’avant pour tous les degrés d’enseignement, continuent pour leurs épreuves écrites, à être exclusivement tournés vers la formation universitaire reçue, et à ne pas comprendre des épreuves tournées vers l’aval, c’est-à-dire, vers le métier que leurs candidats souhaitent exercer.

Il faut reconnaitre le fait qu’« enseigner, c’est un métier », ce qui passe par la mise en place de véritables écoles professionnelles pour ce métier à l’image de ce qui existe par exemple, pour les magistrats, la police, les conservateurs du patrimoine, etc. Ces écoles conventionnées avec l’université auraient le pilotage de la formation initiale et continue sur la base de cahiers des charges nationaux.
Les concours de recrutement d’enseignants doivent répondre à un triple défi :
- valider la connaissance des différents champs disciplinaires faisant partie des programmes d’enseignement ;
- déceler les qualités indispensables à l’exercice du métier enseignant ;
- commencer à travailler sur les compétences professionnelles nécessaires à l’enseignant.

L’articulation de l’intervention dans la formation des différents acteurs est très importante. La pertinence d’une formation en alternance réside dans l’association progressive de trois composantes :
- l’action professionnalisante, d’où l’importance de l’organisation de différents types de stages permettant une découverte progressive de l’exercice du métier enseignant ;
- la réussite de ces actions, ce qui implique pour le premier degré de reconnaitre le rôle des maitres formateurs et des tuteurs ;
- Formés, expérimentés, reconnus, les maitres-formateurs et les tuteurs peuvent permettre aux stagiaires de se construire une identité professionnelle qui s’appuie sur des savoirs, des savoirs faire, des gestes professionnels, d’être un acteur, un concepteur de projets d’école, de projets partenariaux et non un simple exécutant. Dans le cadre des dix compétences définies par le texte de décembre 2006 pour l’exercice du métier enseignant, les maitres-formateurs et les tuteurs exercent leur triple fonction d’accueil, d’accompagnement et de suivi et de formation.
Ils ont un rôle privilégié à jouer pour des compétences comme :
- concevoir et mettre en œuvre son enseignement,
- organiser le travail de la classe,
- prendre en compte la diversité des élèves
- évaluer les élèves
- travailler en équipe et coopérer avec les parents et les partenaires de l’école.

La prise en responsabilité d’une classe est souvent accompagnée chez le futur enseignant du sentiment de « ne pas être prêt », de « ne pas savoir faire ». Il y a donc un véritable enjeu à réfléchir aux conseils adaptés au suivi des stages et à ajuster les enseignements délivrés dans la structure de formation aux besoins réels des futurs enseignants.

La gestion de l’exercice du métier enseignant met effectivement en œuvre :
- des contenus disciplinaires à enseigner ;
- des scénarios didactiques ;
- la mise en apprentissage effectif des élèves ;
- une réflexion sur la psychologie de l’enfant.
Cela rend indispensable pour être efficient, une pluralité d’intervenants qui ne se chevauchent pas, qui n’interviennent pas qu’en successifs, mais qui se coordonnent pour une formation véritablement professionnelles : universitaires, formateurs des IUFM, maitres-formateurs, tuteurs, corps d’inspection, chefs d’établissements, etc.

Former des enseignants en alternance, c’est les confronter à la globalité, à la complexité du métier de professeur des écoles, donc cela nécessite obligatoirement une approche différenciée, diversifiée. Il s’agit de former et non de formater.

Le défi d’une formation qui a pour finalité de permettre aux futurs enseignants de mieux faire réussir tous les élèves, c’est de leur permettre de « penser le local » en ayant présent à l’esprit la politique nationale de l’Institution auquel il appartient : l’éducation nationale qui doit assurer une même qualité d’enseignement sur tout le territoire dans le respect des programmes et des règlements nationaux.

Les moments d’analyses de pratiques, pour lesquels une grande politique de formation de formateurs est nécessaire, sont des moments décisifs pour que le professeur stagiaire comprenne l’importance d’une posture réflexive, de mise à distance par rapport à ce qu’il a vécu dans sa classe.
L’analyse de pratiques doit permettre au stagiaire de :
- relier les apprentissages effectués en formation et de les éclairer par une mise en perspective ;
- se référer aux savoirs constitués pour mieux nommer et comprendre l’expérience de terrain ;
- faire des choix raisonnés face à des situations complexes en se dotant de repères conceptuels, méthodologiques et éthiques ;
- dégager le caractère multiple et hétérogène du métier enseignant.

50 % des enseignants en poste actuellement vont partir en retraite entre 2012 et 2018. Il y a là un levier important pour faire évoluer le métier enseignant.
Il faut aussi songer au fait qu’un enseignant débutant en 2012 enseignera jusqu’en 2054 et, cette année-là, il enseignera à des gens qui seront encore au travail en 2100.
Échouer à construire une formation initiale et continue efficace, ne pas lui donner les moyens de son efficacité, ce serait donc mettre en cause l’enseignement et l’économie de tout le XXIe siècle.

Jean-Louis Auduc


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