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Hommage

Une étoile pour Madiba

par Monique Royer

A première vue, la disparition de Nelson Mandela ne constitue pas un évènement en rapport avec la pédagogie et l’école. Et pourtant, dans sa lutte contre l’apartheid comme dans la construction d’une nation arc-en-ciel, l’accès à l’éducation a été de tous ses combats dans et hors les murs de l’école. En juin, alors que Mandela vivait encore, mais d’un souffle, Monique Royer avait souhaité rendre hommage à un homme dont le parcours de vie est pour tous source de respect et d’apprentissage. L’étoile aujourd’hui s’est éteinte sans bruit.


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Photo : http://www.thevisionaires.net/?p=10

Le chagrin doucement s’insinue jusqu’aux paupières dans le silence du soir. Le regard se plonge au loin pour compter les étoiles, en guetter une nouvelle dans l’espoir insensé qu’une vie ne s’arrête jamais. Un instant, on se soupçonne mièvre de penser ainsi à un vieillard qui se meurt aux antipodes, un homme aux cheveux blancs, à la peau noire, qui s’éteint.
A quoi tient ce chagrin si particulier, celui qui accompagne l’inconnu sur le départ, un inconnu pourtant si familier. Est-ce un chagrin que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître, eux qui ont grandi à l’heure où l’apartheid se conjuguait au passé ? Peut-être ont-ils vu un soir à la télé la force de l’homme chancelant qui après tant d’années de captivité a dédaigné la vengeance pour construire un nouveau monde.

 

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Je me souviens, nous nous souvenons de « Asibonnanga » que nous entonnions avec Johnny Clegg pour ne pas oublier que tout en bas de l’Afrique les hommes n’étaient pas égaux. Je me souviens des produits d’Afrique du Sud que nous boycottions. Je me souviens que la lutte anti-apartheid a été pour nombre d’entre nous notre premier engagement pour un monde plus humain. La source de ce chagrin serait elle la nostalgie d’un idéal que l’on a vu se flétrir sous les assauts d’un racisme ordinaire, là, à deux pas de chez nous que l’on ne sait comment endiguer ?
Je me souviens aussi du forum des enseignants innovants à l’automne 2010 dans la ville du Cap, dans l’Afrique du Sud aux couleurs de la nation arc-en-ciel dont l’éducation était un des ferments. Combattre les inégalités, permettre l’accès à tous les niveaux de responsabilités à tous les sud-africains, quelque soit la couleur de leur peau, quelque soit leur langue, quelque soit leur lieu de vie, la belle aspiration se lisait dans les écoles visitées, dans les propos des enseignants rencontrés. « L’éducation est une arme puissante pour faire évoluer les mentalités et transcender les différences » déclarait Mandela et dans sa politique, elle a pris une place de choix pour unir un pays où se pratiquent onze langues officielles.

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Au large de Capetown, l’Ile de Robben Island, lieu maudit, lieu d’enfermement est devenue un lieu de visite et de recueillement. Prisonnier pendant 18 ans dans ce décor macabre à l’ombre de la splendide Table Mountain, Nelson Mandela a partagé jours de labeurs et heures de savoirs avec ses compagnons de lutte et d’incarcération. La carrière dans laquelle désormais nul visiteur n’est admis, était un lieu de travail exténuant, avilissant mais aussi une école improvisée où l’apprentissage était la clé de la liberté et de l’élaboration d’une autre Afrique du Sud. Cette force d’apprendre malgré tout, cette obstination à penser l’avenir dans un univers oppressant, elle vivait aussi au sein des maquis.

Et ce soir, le chagrin nait de la crainte que nous ne perdions de vue cet héritage, que nous n’effacions de nos mémoires la force d’esprit de jeunes gens devenus vieillards, résistants de tous temps, de tous lieux qui ne se sont pas résignés à voir le monde se noyer dans sa face la plus sombre. Apprendre était pour eux une source de liberté, le savoir un ferment pour l’avenir, un espoir que plus jamais l’ignorance ne laisserait passer la haine, la discrimination, l’idée même de race.

Alors oui, ce soir, je guette une nouvelle étoile qui saura nous astreindre à encore et toujours rendre contagieuse la soif d’apprendre pour construire un barrage contre les vagues néfastes de l’ignorance.

Monique Royer, juin 2013