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Une discipline sous le regard de la Nation

Par Florence Robine

Les élèves n’ont pas tort de demander aussi souvent « à quoi ça sert ». Et tant mieux pour les sciences physiques, si elles acceptent de s’atteler aux interrogations essentielles, qu’elles portent sur la vie quotidienne ou l’actualité mondiale.

Depuis le siècle dernier, les sciences expérimentales ont conquis une place de choix dans l’enseignement français. Les avancées technologiques sans précédent du XXe siècle ont propulsé la formation scientifique au premier rang des préoccupations des décideurs. La physique et la chimie ont, de ce fait, acquis une position importante au lycée, et se sont également imposées au collège.
Pour autant, aucune situation n’est immuable. Les périmètres des savoirs changent, les contours des métiers évoluent, les attentes de la société se modifient. Les structures de l’enseignement dispensé au collège et au lycée sont appelées à être en permanence interrogées. Il est donc indispensable de se demander quelles sont les finalités d’un enseignement de physique et de chimie, quelles sont les attentes de la société contemporaine, dans un contexte international mouvant, afin de mieux en dessiner dans l’avenir les contenus et les formes. Le socle commun a d’autre part assigné des objectifs précis à l’enseignement dispensé pendant la scolarité obligatoire : il convient donc de s’interroger sur la cohérence de l’enseignement des sciences physiques et chimiques (SPC) avec ces buts essentiels. Au final, ne faut-il pas se demander quel sens nous pourrions leur donner pour que les principaux intéressés, nos élèves, adhèrent aux apprentissages que la nation nous demande de construire ?

« L’honneur de l’esprit humain »

Bien que l’air du temps ne soit guère favorable à la science, tant il véhicule les craintes du public sur l’avenir du monde, il vaut néanmoins la peine de défendre l’enseignement des sciences, pour le bien même de notre société et de nos concitoyens. Les rôles de cette éducation sont importants, et assez schématiquement, je les classerai ainsi :

- un rôle sociétal et politique
Nos sociétés modernes ont besoin de citoyens actifs, qui participent à l’élaboration des projets. La loi d’orientation sur l’école de 2005 indique ainsi que les élèves doivent acquérir « une culture humaniste et scientifique permettant le libre exercice de la citoyenneté » ; ce n’est pas rien ! Il s’agit bien de redonner à nos concitoyens la place qui leur revient dans les débats scientifiques qui engagent l’avenir, et qui ne doit pas être confisquée par les experts de tous bords. Les citoyens auront à se prononcer sur des questions brûlantes comme celle de l’énergie de demain, du développement durable, des biotechnologies... Il s’agit donc de promouvoir « un bon usage » des experts : quelle confiance leur accorder, quel équilibre entre avancées scientifiques, principe de précaution et équité ? C’est bien la question de la construction et du statut de la vérité scientifique qui se pose là ; et qui mieux que l’école pourrait contribuer à cette réflexion ?

- un rôle culturel
La science est une des plus grandes aventures humaines des temps modernes. Elle est aussi un bien commun de l’humanité qui marque son histoire et son développement. A ce titre, elle est sans conteste au cœur de la culture contemporaine. Priver les jeunes de cette dimension essentielle, c’est les couper d’une partie de ce qui les relie à l’humain, dans ce qu’il a de plus universel, de plus aisément communicable à travers le temps et les différences de civilisation. L’enseignement des sciences expérimentales, c’est tout à la fois l’accès aux savoirs immédiats qui permettent d’interpréter, voire de maîtriser, les évènements sensibles de notre expérience de tous les jours, mais aussi une porte sur une pensée abstraite exigeante, porteuse d’intelligence : « le but de la science, c’est l’honneur de l’esprit humain » disait Jacobi. Ce pourrait être au moins l’un des buts de son enseignement...

- un rôle social
L’école française est actuellement en face d’un véritable défi : après avoir réussi la phase de massification, comment assurer un enseignement de qualité permettant la réussite de tous les élèves, en luttant contre le trop grand nombre de jeunes en difficulté scolaire ou les sorties sans qualification ? Comment permettre une véritable démocratisation de l’accès aux formations les plus rentables, sur le marché de l’emploi et de l’insertion sociale ? Pendant longtemps, l’enseignement des sciences a permis aux élèves des milieux défavorisés de jouer dans la même cour que les autres, de montrer et de valoriser leurs compétences. De façon étonnante, ce n’est plus le cas. Les voies scientifiques sont actuellement les voies les plus sélectives sur le plan social, celles où les jeunes issus de milieux défavorisés ont le plus de mal à trouver leur place. On pourrait d’ailleurs renouveler le même constat, même si les causes en sont différentes, pour ce qui est de la présence des filles.
L’enseignement des sciences doit permettre une véritable insertion de tous, un égal accès aux savoirs et aux formations ; il devrait même être une voie privilégiée de promotion, où l’appartenance à un sexe donné ou à tel milieu social devrait être moins discriminante qu’ailleurs. Il convient de se pencher sans a priori sur cette question, et de chercher à l’intérieur même de l’organisation et des contenus de l’éducation scientifique les moyens de répondre à cet objectif.

- un rôle économique
La qualité de notre système de formation, et son adéquation au contexte mondial, est évidemment un élément déterminant de la bonne santé économique de notre pays. Le rôle de l’enseignement scientifique est donc crucial, dans un contexte de développement accéléré des innovations technologiques. À Lisbonne, en 2000, le Conseil de l’Europe a donné à celle-ci mission de « devenir l’économie de la connaissance » la plus compétitive du monde. Former le citoyen, tout en permettant la formation des cadres scientifiques de demain, c’est la gageure de l’éducation scientifique.

Quelle place dans le socle commun ?

Fort de ces ambitions, et des attentes exprimées par la nation, comment l’enseignement des SPC peut-il trouver sa place, en particulier au collège dans le cadre du socle commun ?

- un élément constitutif de la maîtrise de la langue
L’un des grands enjeux de la scolarité obligatoire est de faire accéder nos élèves à une maîtrise certaine de la langue, moyen essentiel pour parvenir à l’exercice autonome de la pensée. Les disciplines scientifiques sont partie prenante de cette mission. La langue n’est pas seulement un outil, elle est constitutive même du développement de la pensée. La pensée scientifique se construit à travers la bonne utilisation de la langue : lexique riche, syntaxe correcte, mais pas seulement ; l’organisation même du discours oral et écrit est indissociable de la structuration des idées. Là encore, les SPC doivent prendre leur place.

- formation de la pensée autonome de l’élève
Parmi les apprentissages fondamentaux dont l’école a la charge, « raisonner » est un élément fondamental dont l’enseignement des sciences est comptable. Développer l’esprit critique, la rationalité, la recherche de la vérité, le dialogue et le débat, sont au cœur de toute activité scientifique. C’est pourquoi, comme beaucoup d’autres pays dans le monde, nous mettons au centre de notre enseignement des démarches actives, d’investigation, qui invitent l’élève à se poser des questions, à agir et réfléchir, tout en se confrontant aux savoirs élaborés par la communauté scientifique. Le récent rapport du comité présidé par Michel Rocard, présenté à la Commission Européenne sous le titre « l’enseignement scientifique aujourd’hui », rappelle toute l’importance que revêtent ces stratégies pédagogiques.

- un outil pour appréhender la complexité du monde
La discipline des SPC est un moyen essentiel pour permettre au jeune de comprendre le monde dans lequel il évolue, et tenter de répondre aux questions qu’il se pose. C’est cela qui, au premier chef, l’intéresse. Aux enseignants, donc, de répondre à cette formidable attente, non en exposant les sujets qui intéressent d’abord scientifiques et spécialistes, mais bien en s’appropriant les situations qui interpellent les jeunes d’aujourd’hui.

Affronter la complexité

En clair, le sens de ce qui est enseigné en SPC doit être premier. Les élèves ont bien raison de nous demander sans cesse « à quoi cela sert-il ? », et nous ne pouvons leur répondre qu’ils comprendront plus tard. Il s’agit donc de s’atteler aux interrogations essentielles de nos élèves, aux situations issues de la vie quotidienne ou de l’actualité mondiale (les sources d’énergie, le réchauffement planétaire, l’accès à l’eau...), comme aux grandes questions épistémologiques ou philosophiques qui ont à voir avec la science, et passionnent souvent les jeunes. C’est en acceptant d’entrer dans leurs préoccupations, et par là même d’affronter la complexité du monde, que les enseignants pourront permettre aux jeunes de faire un pas dans le monde des scientifiques, en esquissant la manière dont ceux-ci posent à leur tour des questions.
Enfin, l’humain doit être omniprésent dans les SPC. La physique, la chimie, ne sont pas des sciences désincarnées sans rapport avec les problématiques humaines. On sait d’ailleurs combien cette absence, trop souvent constatée, est à l’origine du désintérêt des filles pour notre discipline.

Au final, il est essentiel que les objectifs assignés à l’enseignement des sciences rejoignent aussi les sources d’intérêt de nos élèves, et leur souci de développement personnel. C’est bien là la seule façon de ramener dans le giron des études scientifiques ceux qui s’en écartent.
Le socle commun, la nouvelle organisation du lycée sont des tournants importants dans l’histoire de notre système éducatif. Gageons qu’ils sont aussi l’occasion d’une place renouvelée de la physique et de la chimie, au prix d’objectifs ambitieux que la discipline devra assumer.

Florence Robine, Inspectrice générale de l’Education Nationale - Groupe des sciences physiques et chimiques fondamentales et appliquées.


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