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N° 521 - L’élève à la croisée des disciplines

Une collaboration qui éclaire

Edgar Morin

Edgar Morin avait honoré de sa présence la célébration des cinquante ans des Cahiers, voici vingt ans. Toujours inlassable militant d’une formation intellectuelle tournée vers le futur, vers une «  réforme de la pensée  », comme il le développe dans son récent ouvrage Enseigner à vivre (Actes Sud, 2014), il nous livre ici quelques réflexions à la lecture d’un dossier qui entre en résonance avec les grands thèmes qu’il a souvent avancés dans son œuvre considérable de sociologue et de penseur de notre temps.

Le point de départ de ces articles, c’est la nécessité de l’interdisciplinarité, c’est-à-dire de la communication entre les enseignants sur des objets communs que chacun peut éclairer différemment afin d’arriver à un point de vue multidimensionnel, voire complexe, de l’objet. Ainsi par exemple l’excellent exemple de la lunette de Galilée qui peut mobiliser aussi bien le professeur de physique pour la lunette que l’historien ou encore le philosophe, puisque ­Galilée a révolutionné la conception du monde. L’exemple du jet d’eau de Genève est aussi très intéressant : en effet, ce phénomène, au-delà de l’aspect aquatique, peut être éclairé par l’historien, le géographe, le géologue.

Je pense qu’on peut effectivement partir d’objets qui, une fois contextualisés, font appel nécessairement à de multiples disciplines, parce que la grande lacune de la connaissance disciplinaire, c’est qu’elle découpe arbitrairement les connexions entre les différents objets de connaissance et qu’elle tend à clore l’objet de connaissance hors de son contexte, qu’il soit social, écologique ou historique. Donc cette collaboration interdisciplinaire me semble utile.

Cela dit, ma démarche personnelle est inverse : au lieu de partir de l’utilité de l’interdisciplinarité, je pars de thèmes fondamentaux et globaux qui ne sont pas enseignés et qui nécessitent la reliance de savoirs disciplinaires. Ce sont les sept thèmes fondamentaux qui sont développés dans mon livre Les sept savoirs.

Illusion, compréhension humaine et identité

Je parle tout d’abord de la connaissance comme source d’erreur ou d’illusion : toute connaissance, depuis la perceptive jusqu’à la théorique, nécessite traduction et reconstruction par l’esprit, par le cerveau. Ainsi la perception est source fréquente d’erreur, perturbée par l’émotion ou l’égocentrisme : les témoins d’un accident ont des perceptions différentes, voire contradictoires. La communication d’une information subit toujours le risque d’erreur, comme l’a montré la théorie de la communication de Shannon et ­Weaver. Les idées et idéologies qui naissent dans nos esprits prennent une réalité qui nous domine et nous commande, comme les dieux qui exigent de nous obéissance et sacrifice, y compris de nos vies. Innombrables sont les erreurs, dans le diagnostic et la décision, personnels, professionnels, médicaux, politiques. Je pense donc qu’il faut enseigner dès le primaire les difficultés et risques de la connaissance.

Je développe de la même manière d’autres thèmes : la compréhension humaine, qui commence à la famille, continue à l’école, se poursuit dans le métier, et sévit entre les peuples en devenant l’incompréhension entre les peuples ; notre identité, ou notre condition humaine, qui n’est nulle part enseignée. C’est une question capitale et la connaitre nécessite de faire appel aux sciences humaines, biologiques, physiques, à la nature physicochimique des molécules de nos cellules, molécules composées d’atomes, eux-mêmes constitués de particules dont l’origine se trouve très certainement à l’origine de l’univers. C’est aussi la meilleure façon de faire comprendre notre relation à la nature, qui est complexe puisque nous sommes à la fois des animaux, primates, mammifères, et que nous différons de tous les autres animaux par notre esprit, notre conscience, notre langage et notre culture.

Je vous invite à vous référer aux autres thèmes des sept savoirs. Il serait pour moi nécessaire d’introduire ces thèmes dans le socle commun et dans les programmes.

Sur la librairie

 

Croiser des disciplines, partager des savoirs
Les pratiques communes, croisées, mises en synergie et en résonance, aident-elles les élèves à entrer dans la complexité des savoirs scolaires et dans les différentes cultures à construire à l’école ? Ce dossier montre à travers différentes pratiques de dispositifs comment entrer dans l’interdisciplinarité sans sacrifier aucunement les disciplines.


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