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L’actualité éducative du N° 416 - septembre 2003

Une certaine idée de l’école ?

Paroles du CRAP (Bureau de juillet 2003)


Nous ne reviendrons pas sur la légitimité du mouvement mené par les enseignants tout au long de cette dernière année scolaire et surtout, avec d’autres salariés, en mai/juin. Avec un peu de recul, on peut revenir sur ses enjeux et certains aspects des formes qu’il a pris.

Trois revendications étaient objectivement affichées, portant sur les retraites, la décentralisation, la présence d’adultes notamment surveillants et aides éducateurs dans les établissements scolaires. Le tout sur fond d’un « malaise » diffus, désenchantement, frustration ou colère devant l’évolution de l’école et des conditions d’exercice des métiers de l’enseignement et de l’éducation. Bref, une grande diversité de motifs d’entrer dans l’action qui a pu faire dire que chacun faisait grève pour des raisons différentes... Beaucoup de jeunes collègues, tout comme des personnes de tous âges peu politisées, ont participé aux grèves ou aux manifestations.

En commun sans doute, l’idée de se battre pour une certaine conception de l’école, peut-être suffisamment mythique pour précisément sembler partagée, une école qui soit un vrai « service public ». L’unanimité s’arrête sans doute là : certains mettaient en avant la nécessité pour les équipes pédagogiques d’avoir le droit et les moyens de fonctionner, de permettre un encadrement suffisant des élèves, la protestation contre les reculs ou projet du ministère en matière d’innovation ou l’aggravation des inégalités ; d’autres rejetaient (derrière la décentralisation) toute idée d’autonomie des établissements ; d’autres encore - ou certains des mêmes - rejetaient toute modification d’horaire ou de programme, la timide mise en place d’activités interdisciplinaires ou l’hétérogénéité des élèves. Ces distinctions du reste ne recoupent pas le clivage droite / gauche. Parmi les manifestants, la défense de l’école publique passe par des chemins différents, voire contradictoires...

Or il n’y a jamais vraiment eu débat sur les problèmes d’enseignement et d’éducation. Cela peut se comprendre : être dans le feu de l’action, éprouver un sentiment d’urgence, cela n’incite pas à la réflexion de fond ; le genre « manifestation » conduit à élaborer des slogans forcément simplificateurs et à chercher ce qui unit plutôt qu’à penser ce qui fait problème entre nous. Pourtant, cette « certaine idée de l’école » qui guidait grévistes et manifestants (et sans doute une partie de ceux qui ont choisi de ne pas participer à ces formes d’action pour des raisons diverses - ne pas pénaliser les élèves ou les familles, par exemple -), cette idée de l’école mériterait d’être clarifiée : quelles pratiques quotidiennes sont cohérentes avec cette idée de l’école et permettent que les savoirs à transmettre soient réellement appris ? Sommes-nous formés et outillés pour les déterminer et les mettre en œuvre ? Que demande la société française actuelle à son école, que peut-elle légitimement lui demander, que pouvons-nous, nous acteurs de l’éducation, lui offrir ? Et pour cela, quelle organisation, quelles conditions, quels moyens ?

En approfondissant ces questions, nous retrouverons les problèmes liés à la décentralisation, à l’existence et à la vie des équipes éducatives, aux conditions de travail (il y a sans doute un lien entre la qualité de la vie professionnelle et le désir de certains d’en finir dès que possible avec elle, donc certains aspects du problème des retraites), nous retrouverons la définition du service public qui nous conduit à réfléchir à fond sur la « marchandisation » de l’éducation et les conséquences sur l’école de l’offensive libérale, à définir ces notions et à relever les faits qui fondent l’inquiétude devant une dérive libérale de l’école : il n’est pas sûr que cette question se pose dans les mêmes termes pour l’enseignement supérieur, professionnel, secondaire, primaire... Quant aux inégalités, elles sont déjà là et nous ne nous y résignons pas... Question de définition du service public.

Cette nécessité de définir les mots que nous employons pour faire le départ entre ce qui est inadmissible dans la situation présente, les dangers réels, les menaces potentielles et les rumeurs conduit à une dernière série de remarques portant sur certaines formes prises par ce mouvement. Le temps des luttes et de la crise ouverte est sans doute celui des raccourcis mobilisateurs et de l’illusion lyrique ; il en est un autre pour la rigueur de l’analyse, cette même rigueur que nous exigeons de nos élèves étant valable pour nous. S’il est insupportable d’entendre le gouvernement et les médias répéter que les grèves prennent en otage les usagers - abus de langage qui est du reste une insulte aux vrais otages - évitons de céder nous-mêmes à l’inflation verbale ou aux excès de tous ordres (non, il n’a jamais été question de supprimer l’école maternelle ; il n’est pas sûr que les enseignants français soient les plus mal lotis d’Europe ; non, on n’est pas un vieillard décati à soixante ans, etc.)

Autre interrogation : quelle place pour « la » politique et qui est représentatif d’un mouvement comme celui-là ? Il y a certes débat : les coordinations qui apparaissent peuvent être analysées comme une façon par les acteurs de se réapproprier leur combat, leur travail, leurs espoirs ; elles peuvent aussi être comprises comme une mise en cause de la démocratie représentative (rôle des syndicats, associations de parents, élus). Pourquoi pas ? Mais il n’est pas sûr pour l’instant qu’on ait trouvé un meilleur système. On peut en discuter, chercher des complémentarités, mais soyons prudents, après la dernière présidentielle, avant de dénigrer la politique...

Ce texte est écrit au moment où les intermittents du spectacle ont pris le relais et se battent, au-delà de leur statut, pour l’accès pour tous à la culture dans sa diversité et parlent, eux aussi, de « service public » en établissant des parallèles avec ce qui s’est passé en mai/juin ; il sera lu quand commencera la réforme de la sécurité sociale et donc l’évolution du système de la santé ; un « grand débat » sur l’école est prévu aussi. Une telle convergence autour des notions de service public / libéralisme ne peut que nous inciter à affiner nos analyses et à réaffirmer nos valeurs.

Le bureau du CRAP, juillet 2003.