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Quand la classe est difficile

Une bien étrange modernité

Véronique Decker


Durant un siècle, l’État a formé lui-même les enseignants des écoles élémentaires et maternelles, dans des écoles normales qui assuraient l’apprentissage du métier après la réussite du concours. Je fais partie de la dernière génération de ceux qui ont bénéficié de trois années de formation, salariée (un tout petit salaire, mais un salaire tout de même, à 90 % du SMIC de l’époque), dont deux années cotisant déjà pour la retraite.
Pendant trois ans, j’ai bénéficié de cours qui concernaient réellement le métier que j’allais exercer : bien sûr, ils n’étaient pas tous intéressants, et souvent même, ils répondaient à des questions que nous ne nous étions pas encore posées et nous en sortions exaspérés. Mais il m’est arrivé bien plus tard de ressortir des notes de l’époque et de m’y référer. Et je remercie encore la professeure d’éducation physique qui nous a patiemment appris nombre de rondes, de jeux dansés, de jeux collectifs et tout ce qui pouvait en être repris en classe en langue, en maths, en topologie, etc. Lorsque je fus nommée en maternelle, tout ce qu’elle avait fait avec nous m’a bien servi.
Puis l’État a trouvé la charge insupportable en 1985, alors que pourtant, un siècle durant et malgré deux guerres, il avait réussi à poursuivre cet effort. Il fallait désormais que les futurs enseignants payent leurs études eux-mêmes jusqu’au DEUG, puis jusqu’à la licence, et enfin jusqu’au master. La modernité des réformes a accompagné des reculs sociaux, et tout à coup la France découvre que les jeunes enseignants ne sont pas formés à leur métier, car au fond, un master d’anglais ou de physique ne prépare pas tellement à enseigner ni en maternelle, ni en élémentaire. Ils sont pris au niveau deuxième année de licence, mais le concours est toujours niveau M2. Et les voilà à passer quatre ans sans savoir s’ils seront un jour enseignant. Est-ce raisonnable de penser qu’ils resteront motivés quatre ans, sans aucune garantie d’être dans une classe un jour ?
À l’heure où l’État peine à trouver des enseignants et s’obstine au recrutement au niveau master, je me dis qu’il faut éviter que les jeunes ne rebouchent les postes vacants, tout en n’apprenant toujours pas réellement le métier durant les années de licence, puisque le concours étant maintenu après les études, personne ne saura s’il exercera réellement le métier. Il faut s’appuyer sur les bonnes vieilles méthodes de formation rémunérée, plutôt que d’imaginer des «  contrats d’avenir  », «  contrats d’insertion  », ou toute autre foutaise d’incertitudes sous-payée dont le contenu reste flou.
Je propose le retour au concours niveau bac, et une rémunération des années d’études des enseignants stagiaires, afin de permettre réellement l’accès au métier de jeunes issus des milieux populaires.