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N°442 - Dossier "Éducation à l’Europe"

Un quartier, du cirque et des voisins... européens

Par Corinne Abdeljalil-Covez

L’histoire d’un parcours universitaire qui prend vie grâce à un établissement et s’y répercute, illustrant les riches allers-retours entre la recherche et la « réalité de terrain ».

Une piste de cirque

Au départ, il y a eu ce choix de devenir professeure-animatrice en Education Socio-Culturelle, au Ministère de l’Agriculture. Après quelques années de travail en entreprise en communication, il m’est apparu que travailler, en tant que fonctionnaire, dans le domaine des activités artistiques et culturelles, pourrait être très riche. C’est ce qui s’est passé ! Les années se succédaient à coup de projets élèves, CCF ( contrôles certificatifs de formation participant à l’obtention des diplômes) et projets artistiques de tout poil qui me permettaient de travailler avec des artistes. Ceux-ci se sont succédé, en chanson, musique, théâtre de rue, land’art, vidéo...et puis est apparu une expérience en cirque déterminante. Pour la première fois, j’étais sûre d’avoir travaillé avec mes élèves, dans un atelier artistique qui ne les avait peut-être pas métamorphosés, mais dans lequel ils m’avaient donné l’impression de réellement s’épanouir. De là est venu ce besoin, de comprendre d’un point de vue scientifique, ce qui faisait la force de ce type d’atelier circassien. C’était en 2002, je commençais un DEA en Sciences de l’éducation sur « Les arts de l’éphémère et le développement durable ».

Développement durable

Etant préoccupée d’environnement, j’ai souhaité réfléchir à l’articulation entre les arts dits « éphémères » (qui utilisent le corps à travers un spectacle) et le développement dit « durable ». La chose m’est d’autant plus venue à l’esprit facilement, que je travaillais dans un lycée horticole, expérimentant concrètement depuis plusieurs années, la mise en place de la Protection Biologique Intégrée dans les serres (limitation au minimum de produits phytosanitaires...) et la « gestion diversifiée » (idem dans les parcs...). Ainsi mon projet de DEA avait pris vie, dans et grâce, à une « culture » originale qui germait dans mon établissement ! D’une autre manière, on pourrait dire que j’étais, à certains égards, (moi qui ne connais rien en horticulture) devenue « élève » dans l’apprentissage de cette nouvelle culture d’établissement « en train de se créer ». Ainsi, DEA en poche en 2004, je pouvais démontrer mon idée que la culture est en lien étroit avec le développement durable et que les arts y ont leur place !

Une recherche-action europenne

Comment en est-on venu à l’Europe ? Le lycée horticole de Lomme, a toujours souhaité et essayé de travailler avec nos voisins frontaliers. Cependant les contraintes liées à son statut d’établissement communautaire ( il est encore rattaché à la Communauté Urbaine de Lille jusque décembre 05), mais aussi la complexité des dossiers, l’avaient, au fur et à mesure, découragé de poursuivre cette voie. De mon côté, en 2004, mon inscription en thèse sur « Le cirque : un rapport à soi, aux autres et au monde » était faite. Avec une envie timide mais réelle de faire une comparaison internationale. C’est alors que lors d’un congrès des chercheurs européens en sciences sociales, puis en discutant lors de séminaires de recherche avec ma Professeure Danielle Zay, m’est venue l’idée de proposer mon établissement comme lieu d’étude, parmi d’autres, d’un projet universitaire à dimension européenne. Son intitulé est : « Partenariat interinstitutionnel pour une meilleure insertion des jeunes en difficultés ». Il s’agit d’un programme de recherches et d’actions franco-britannique, Interreg III, dont les actions se déroulent entre janvier 2006 et juin 2007. Mis en œuvre dans diverses localités et différentes institutions du Nord-Pas-de-Calais (six réseaux constitués de :centre de prévention, associations de loisirs, collèges...), ce projet propose, notamment, des activités aux jeunes dans le but d’améliorer leur insertion sociale. Il est mené conjointement par l’université de Lille 3 (UFR Sciences de l’Education - Professeure Danielle Zay) et Canterbury Christ Church University College (Professeur : Carl Parsons). Il s’agit de mettre en place un processus de partenariat proche du système des « clusters » anglais, qui permet un regroupement interinstitutionnel au service des jeunes en difficultés. Car, il apparaît que « l’école a à traiter des problèmes, qui venant d’ailleurs, ne relèvent pas seulement de dispositifs scolaires » [1] Le budget total du projet est de 3 millions d’euros. Notre lycée a donc accepté d’en faire partie.

Un quartier, du cirque et le Kent

La part du projet dans lequel intervient l’EPLEA concerne le quartier (dit « de mauvaise réputation ») de la Mitterie de Lomme. Il s’agit en fait, de rechercher, grâce à une coopération interinstitutionnelle, l’amélioration de l’insertion de jeunes en difficultés. Depuis plusieurs années, le lycée a l’habitude de travailler avec l’association « Mitterie Culture Loisirs », dans le cadre de projets élèves développés par la professeure d’éducation socioculturelle. C’est donc « naturellement » que ce collectif de proximité chargé d’activités et d’aide envers les jeunes en difficultés a intégré le projet de la Mitterie. De la même manière l’école du cirque de Lomme, partenaire privilégié des ateliers de cirque, est entrée en scène. Ces trois partenaires principaux, auxquels il faut ajouter l’association « Les Doggies » - les ambassadeurs du fairplay - travaillent à la découverte de la charte du bon supporter, de manière à améliorer le comportement des jeunes autour du football, et collaborent ensemble à cette opération. Celle-ci va de plus, se concrétiser par l’emploi d’un accompagnateur des jeunes reconnus en difficultés dans l’établissement ou le quartier, d’un atelier de cirque pour ces adolescents dans les deux structures, d’un voyage en Grande-Bretagne, pour découvrir là-bas, des associations de cirque, de supporters du fairplay, et des jeunes aussi en difficulté !

Ainsi, cette recherche-action, permet à l’établissement de renouer non seulement avec l’Europe, ou en tout cas nos voisins très proches, mais aussi, de développer d’un nouveau pan son Projet d’Animation et de Développement Culturel sur le territoire (outil privilégié des professeurs d’ESC permettant de rendre visibles leurs actions) et enfin, de servir de base à une réflexion et analyse universitaire sur les effets de toutes ces actions sur les jeunes. Le lycée peut enfin, à travers ce projet, réaliser ensemble une partie de ses missions obligatoires : la coopération internationale, l’expérimentation, l’animation locale, l’insertion et, on l’espère, la réussite scolaire de ces jeunes. Car le lycée est parfois apparu comme « le lycée de la seconde chance » pour des jeunes en difficultés scolaire ou qui ne trouvaient pas leur voie dans l’école. Ce projet va donc permettre de proposer à ceux qui ont envie, et grâce à un accompagnement privilégié des familles, de participer à ce qui ressemble à une véritable « aventure ».

Et le corps dans tout ca ?

Si l’accent est ici mis sur la pratique des arts du cirque c’est qu’ils semblent pouvoir développer des capacités culturelles, émotionnelles et créatives, qui permettent le développement de la confiance en soi et dans les autres [2]. L’impact envisagé est donc une amélioration de l’intégration sociale ainsi qu’une meilleure définition de son projet de vie par le jeune, lui permettant ainsi de se valoriser et mieux s’insérer dans la vie scolaire et sociale. L’objectif fondamental est donc de sensibiliser les jeunes au respect et à la solidarité dans la pratique d’activités physiques dont le projet final est la rencontre avec des jeunes anglais ayant des difficultés et ayant pu accéder aux mêmes types d’activités. Cette rencontre est le point d’aboutissement d’une aventure humaine qui aura permis de faire face aux difficultés de communication, de mise en œuvre de projet, de pratique physique avec risque calculé...Bref de dépassement de soi et ouverture aux autres dans le même lieu de vie. La rencontre internationale permettra de donner un sens encore plus large à ces expériences en déclenchant une autre conscience de l’autre ou de « l’étranger ».

En bref, ce programme de recherches-actions financé à hauteur de 40 % par les fonds européens, axé sur une comparaison France / Grande-Bretagne représente une entrée en matière scientifique de ce qui pourrait constituer « une réponse éducative » à la question cruciale : « Mais qu’est-ce qui peut aider l’école à améliorer l’insertion des jeunes en difficultés ? ». Mais ceci est une autre histoire...

Corinne Abdeljalil-Covez, Professeure-animatrice d’Education socioculturelle
EPLEA de Lomme-Lille
Animatrice du réseau national Action Culturelle


[1Danielle Zay, dir., Prévenir l’exclusion scolaire et sociale des jeunes, PUF, 2005.

[2Covez-Abdeljalil, Les arts de l’éphémère et le développement durable, Actes de la Biennale de l’ Education, 2004.


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