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Un prof a changé ma vie

Vincent Rémy, La Librairie Vuibert, 2014

24 novembre 2014

Demander à des «  personnalités  » ou célébrités d’évoquer ce que des professeurs ont pu leur apporter, comment ils ont eu une incidence sur un parcours de vie, c’est devenu quasiment un genre littéraire.
A l’occasion, les interviewés donnent leur avis sur l’école d’hier et souvent d’aujourd’hui, avec une dominante nostalgique sous-jacente ou explicite dans la plupart des cas. Cet ouvrage dû au rédacteur en chef de Télérama, ce magazine très lu par les enseignants, ne déroge pas à la règle. Vingt chapitres pour donner la parole à des représentants du monde littéraire, économique ou artistique, aussi divers que François Pinault, Aurélie Filipetti ou Muriel Mayette, sans oublier l’inévitable Finkielkraut qui fait l’éloge de cet exercice un peu absurde qu’était le thème latin !

On sent la plume du pro du journalisme tout le long du livre, agréable à lire, mais qui nous intéresse davantage lorsque sont évoquées des figures ordinaires d’enseignants de primaire ou de lycée que lorsqu’il est question de grandes figures de l’Université ou du monde artistique, qui ont été des «  maîtres  » un peu spéciaux (le philosophe Lévinas, le critique de théâtre Bernard Dort ou l’avocat Henry Torres). On passera sur les couplets rétro et sur certains clichés sur les «  hussards noirs  » et autres «  maîtres sévères mais justes  », on se désolera de certains couplets bien conventionnels sur l’école actuelle, même si on aurait pu craindre pire. Consternant de voir ce cher Denis Podalydès qui, après avoir pourtant fustigé une école traditionnelle où on «  recevait passivement un monde qui nous préexistait  » et qui transformait Maupassant en quelque chose d’ennuyeux (« mots passés  ») rejette de façon simpliste, sans bien savoir de quoi il parle vraiment, les «  compétences  » confondues sans doute avec un enseignement programmé sans âme…

Quelques pages nous touchent davantage. Nicolas Hulot cherchant vainement ce maître qui l’aurait influencé positivement (et du coup, il va hors école aller du côté de Théodore Monod). Ou Sophia Aram parlant d’un lycée d’exception au climat apaisé, où «  chacun participait à la vie de l’établissement  » (à Trappes) ou encore Agnès Desarthe qui découvrait que les enseignants ont un corps avec les cours de madame Barbéris et sa jupe de cuir courte.

Ce genre de livres peut avoir le mérite de montrer la complexité des «  influences  » que peuvent exercer des professeurs, sans que ceux-ci en soient bien conscients. Je me souviens de ces réponses très contrastées de jeunes profs en formation lorsque je leur demandais d’évoquer des enseignants «  motivants  » (les mots-clé pouvaient être soit «  rigueur, structuration  », soit (au contraire ?) «  fantaisie, non-conformisme  »
Mais le danger est d’oublier l’aspect «  reconstruction du passé  » auquel certains interviewés font cependant allusion et de faire porter toute la focale sur le charisme et le rôle d’un individu (et bien sûr une Danielle Sallenave en profite pour pourfendre ceux pour qui enseigner n’est pas d’abord un art, mais un métier qui s’apprend), de négliger le nécessaire professionnalisme, le travail d’équipe, l’importance des formes de travail.

Le but du livre n’est sans doute pas de traiter les questions de l’école d’aujourd’hui, mais on sait combien certains sont champions dans l’instrumentalisation de tout document qui opposerait une école d’autrefois mythifiée à celle d’aujourd’hui, la première ignorant soi-disant l’illettrisme ou le non-respect des maîtres, ce qui est bien sûr historiquement faux. Autant d’obstacles pour repenser l’enseignement actuel, qui n’est pas pour autant ce «  pelé, ce galeux  » d’où viendrait tout le mal ! Et où tous les jours des professeurs font un peu «  changer la vie  » de certains de leurs élèves.

Jean-Michel Zakhartchouk